mardi 1 septembre 2009

Traces de farine ( D. Furtif )


C’était pareil à chaque fois, enfin comme à l’autre fois. Ils étaient là et il ne les avait pas entendus venir. Alignés au pied du lit, en éventail de la porte de la chambre contigüe à la grande glace de l’armoire.
Comme Globule s’était réveillé instantanément il ne pouvait pas savoir si c’était à cause d’eux.
Il se réveillait toujours ainsi. En un instant, du profond de sa fièvre à la plus éveillée des consciences. Il ne s’en étonnait pas, sa chute dans le sommeil prenait toujours l’exact chemin inverse. En un instant il passait de l’un à l’autre.

Que faisaient-ils là, couverts de sueur avec leurs bérets à la main et leurs chapeaux de paille ?

M’enfin ! C’est bien sûr ! J’ai encore saigné du nez et, comme l’autre fois, je me retrouve dans le lit des parents et, comme l’autre fois, le village le sait et ils sont là, presque tous, avec leur regard différent…
Ils se retiennent et ça se voit. Quand je tombe d’un arbre ou de l’échelle ils m’engueulent, et là !... Ils ne peuvent pas me sentir, je le sais. Ils n’aiment pas mes parents non plus ; tout petit je le sais. Nous ne sommes pas paysans, pas vignerons et nous n’en recevons que du mépris. Dans le village je cours torse nu l’été et les vieilles tancent ma mère : « Tu va lui brûler les poumons » ! Ma langue bien pendue et le métier d’artisan de mon père – nous ne sommes pas comme eux. Quelle prétention ! Quelle faute…
Alors que font-ils là sinon se réjouir, déguisés dans une compassion qui leur va mal, comme des habits empruntés ? Leur silence inhabituel scandé par des hochements de tête, des mines, des poses, des dos voûtés comme à la messe. Ç'est Reine, la bavarde, qui leur sauve la mise. Je ne me rappelle plus ce qu’elle disait mais… avoir le sentiment à moins de quatre ans que sa propre mère cause tout le temps pour causer, qu’elle ne dit rien sauf parler, toujours, sans jamais s’arrêter… Avoir le sentiment que ce saignement de nez se répète si loin, jusqu’aux racines cachées de la mémoire effacée du tout petit Globule, comme dit Papa. Avoir la conviction d’une sourde rancœur de la part de sa propre mère, drôle de bagage pour une vie en partance… Un enfant trop maigre, tellement maigre que l’ado puis l’adulte gardera plus tard ce grignotage compulsif, pour lui plaire enfin. Cet enfant toujours malade, aux fièvres foudroyantes qui le faisaient délirer tout haut, même éveillé parfois. Cet enfant-nourrisson dont le médecin avait eu la riche idée de réconforter les parents en leur disant :
« Vous êtes jeune, vous en aurez d’autres ». Bien sûr, dès qu’il avait su parler, il avait su l’entendre.
Dans les champs, à table, en famille, seul sur son vélo, au moindre choc ou simplement par temps chaud en dormant la nuit, il saignait du nez. Il saignait sans s’arrêter. Et chacun y allait de sa recette et de son truc : la clef dans le dos, le linge humide sur le front, couché sur le dos, un bras en l’air. Mon père, sans conviction, bondissait jusqu’à son atelier et ramenait ce qu’il avait de plus froid et métallique. On me sortait du lit, me portait dans l’escalier de bois pour me coucher sur le carrelage de la cuisine.
Quand je gargouillais, le sang inondant ma gorge, mon père se décidait à employer les grands moyens. Je saignais depuis plus d’une heure, on aurait pu lui dire : « mais enfin pourquoi attendre autant ? ». Il n’osait pas, sachant que cette ultime défense, si elle échouait, me laisserait complètement démuni. Alors il retardait tant qu’il pouvait, pour garder l’espoir.
Il parlait bien peu de sa jeunesse. Il aurait voulu être marin, partir à l’étranger, au Canada, en Allemagne. Reine l’avait cloué au sol balayant ses velléités. Il prétendait avoir fait de la boxe. De cette époque il avait ramené l’usage de l’hémostatique. J’ai dû garder de cette époque les narines dilatées à force de cotons imbibés que l’on m’y enfonçait. Le sang coulant toujours, il refluait dans ma gorge et je toussais en faisant de grosses bulles. Plein de dévouement et d’invention, une seule solution : au lieu de seulement tremper le coton dans l’hémostatique mon père cassait une autre ampoule et me la faisait boire. J’aimais bien ce moment-là car il s’occupait de moi. Comme ma tête bourdonnait, je n’entendais plus Reine. Je savais que c’était le seul moyen. Le saignement se prolongeant, épuisé, je m’endormais peu à peu… Le sang continuant à sourdre de mes narines. Et là, je les quittais, les laissant à leur angoisse. Mon père retournait à son établi et elle… Reine avait toujours un truc ou un machin à faire chez les voisins. Elle causait si bien qu’elle les ramenait avec elle comme à un office dont elle jouait les grands prêtres. Elle s’y gonflait d’importance et conjurait pour un temps son dépit de n’avoir donné naissance qu’à ce « moitié crevé ».
Le lit de mes parents, mes petits vêtements d’enfant, les bureaux d’école, le papier des cahiers, tout dans mon souvenir est maculé de rouge. Les « Oh ! Tu saignes encore… » souvent accentués par des « Je t’avais dit de ne pas rester au soleil » exaspérés… Encore plus exaspérés quand ils étaient remplacés par les « Tu as encore saigné au lit ! »

Il en naquit pourtant des instants de grâce…
Il arrivait souvent, enfin, assez souvent, je ne le compris que bien plus tard, selon l’heure du déclenchement de la crise, que ma mère apparaisse à mon réveil les mains et le tablier portant des traces de farine. Longtemps je crus qu’une faute inconnue provoquait l’absence des traces de farine. La culpabilité m’emportait alors dans son abîme, au fond du lit au fond de la chambre, avec le sommeil comme seul refuge.
Mais quand la farine était là ! Le rituel magique se déroulait toujours pareil : on me couvrait chaudement, la brusquerie habituelle laissait la place aux enveloppements attentifs et doux. Et, magie, elle me prenait dans ses bras, me portait jusqu’au coin de la cheminée et là…
Et là ça commençait : la farine, le beurre, les œufs elle roulait. Elle roulait la pâte sans se presser, elle roulait lentement car elle connaissait mon plaisir assez bizarre d’enfant. Des dents cariées m’empêchaient de savourer la tarte cuite. Ce que j’aimais c’était dérober des lichettes de pâte fraîche. Partage des tâches avec mon petit frère : à lui la tarte, à moi la pâte.
Et ça durait, je ne m’en lassais pas. Elle roulait, le four de la cuisinière chauffait, la cheminée flambait, et le vent dehors…Et là elle se lançait : elle chantait. Pendant tout ce temps elle chantait. Qui n’a pas entendu chanter ma mère faisant des gâteaux ne sait pas ce qu’est la musique. Les roses blanches bien sûr, froufrou par son jupon la femme.
« Dis, c’est quoi un jupon ? » « De l’homme trouble l’âme !!!???
Les Ave Maria, celui de Schubert et l’autre, de Gounod. Oh ! Gounod, dans cette sombre salle éclairée par l’unique lampe et les reflets des flammes… Elle s’en allait ailleurs et m’emmenait dans ma fièvre, là bas, loin avec elle.

Entré en maternelle, les fréquentes visites du médecin n’y pouvant rien, il fallut se résoudre à aller à la l’hôpital de Bordeaux. On m’y brûla les varices du nez. Souvenir d’une grande douleur ravivé par l’expérience renouvelée dix ans plus tard.
Tous les enfants ont un refuge quand leurs parents excédés ont épuisé leur réserve de tendresse. Pourtant je n’ai pas le souvenir d’un seul câlin sur les genoux de ma grand-mère maternelle. Elle ne vivait pas très loin de chez nous mais, alors que mes cousines y étaient de longues et fréquentes périodes, mon frère et moi n’y allions pas ou juste de très courts passages pour la saluer… Son visage, âgé à mes yeux, n’avait pas cet air si bon des vieilles gens quand elles regardent un enfant. J’ai gardé le souvenir d’une grande froideur. Elle était, m’avait-on dit, employant des mots que je ne connaissais pas, veuve de mon grand père puis divorcée d’un autre vieil homme. Je n’en avais connu aucun. Elle aurait pu venir souvent nous voir ou même vivre dans notre grande maison comme les grand-mères de mes copains. Il n’en fut jamais question. Chez mes cousins, pourtant, je la voyais souvent. Elle semblait s’entendre mieux avec sa fille ainée, ma tante Annie.
Les autres enfants sont-ils aussi attentifs, comme ça, sans en avoir l’air ? Que j’entende toutes ces histoires leur était-il indifférent ?
J’appris des bribes de la vie d’un grand père revenu malade de la guerre.
« Quelle guerre maman ? »
— Tu m’énerves !
Cette guerre de katorz avait donc eu lieu, avant celle qui avait suivi et dont mes parents parlaient toujours à la maison. « Dis maman, mon autre grand père il l’a faite aussi la guerre de kratorz? » La baffe tombait et je saignais du nez…

Globule apprit très vite à ne pas parler de l’autre grand-mère en présence de la première. Il renonça bien vite à questionner les dites grand-mères sur leur mari. On aurait dit qu’ils n’avaient jamais existé. L’imagination débordante de Globule ne leur reprocha donc jamais rien. Ils ne peuplèrent même pas son réservoir d’histoires inventées ; ils disparurent peu à peu sans que personne ne vienne graver leur souvenir dans sa mémoire. Pour Globule ils étaient morts. Morts avant, morts deux fois.

Une vie de Globule plus tard, c’est à son crépuscule que la lumière se fit. Pas de trouvaille géniale, non, la simple juxtaposition des mots entendus ici ou ailleurs, ceux des témoins encore vivants, les mots des étrangers confrontés aux souvenirs d’un enfant à la sauce de sa vie d’adulte. Cette incroyable ratatouille de la mémoire, mélangeant les souvenirs des autres aux siens, chauffée au coin du feu de la rancœur. La rancœur, ce legs de la bavarde, il le cultiva malgré lui dans les premiers temps puis il s’y complut avec délice. Les échéances se jouant un peu de lui, un sentiment d’urgence l’envahit peu à peu. Par accès incontrôlés il y retournait.
Globule n’eut pas à vieillir pour sentir qu’il n’était pas seul. Tout petit il s’inscrivait dans une liste que ces interrogations peuplaient de noms et d’évènements jusqu’aux profondeurs des souvenirs des voix éteintes. Très vite il sut qu’il avait deux grands-pères. Et dans ce monde sans télé, sans radio, ce monde disparu où on parlait aux enfants, ces grands pères n’étaient pas invités à table, interdits de discours.
Tous les enfants en avaient, les miens étaient absents même en paroles. Les bribes échappées à cette censure non dite disparaissaient dans les sables mouvants du quotidien. Elles auraient dû disparaître… Elles le seraient si mon obstination têtue et le manque de vigilance des adultes n’avaient permis la constitution des archives interdites.

Henri, mon grand père maternel, avait laissé sa femme veuve mais pas inconsolée et sa fille Reine (la future bavarde) porteuse d’un souvenir filial fervent, malvenu dans le nouveau foyer de sa mère. Ce flot d’amour contrarié fut reporté sur le fils du seul copain de son père. Elle réussit à s’en faire épouser.
Un mariage au lendemain de cette guerre là, une grande bouffée d’espérance. Il n’y avait que des projets vainqueurs ; quel autre moyen d’oublier ses terreurs?
Des terreurs il y en avait foule... Des bien visqueuses et collantes qui vous empêchent de dormir. Une d’entre elles, était cette fichue guerre de – elle ne portait pas encore de nom – qu’elle traversa sans en être frappée. Privée d’amour elle s’en sentait des réserves immenses. Pourtant comme ces monstres dont on effraie les enfants pour leur éviter des accidents (la vieille du puits où il ne faut pas se pencher ou le ramponneau du grenier dans lequel il ne faut pas aller mêler son corps fragile aux outils coupants, aux fourches et aux échelles) la bête l’attendait.

Lubie d’enfant, ou adresse de sa mère Madie, la décision de ne pas boire de vin fut prise dès son tout jeune âge. Au sortir de la guerre de quatorze, dans un monde où trente ans plus tard les cantines scolaires pratiquaient encore le vin rouge comme un fondement laïc et républicain, l’affaire était énorme. Les étonnements outrés des proches ne manquèrent pas. Pour Madie, dont le père « n’avait jamais eu soif » comme il aimait à le répéter, cette conjuration de la malédiction était une aubaine qu’elle refusa de laisser passer. Les souvenirs de son père roulant dans la vinasse étaient toujours vivaces. La mémoire collective du village les entretiendra longtemps.
De mères en filles, génération après génération, le destin intraitable veillait à leur transmettre la tapisserie de la malédiction alcoolique. Que ses filles déchirent la trame, elle y trouvait une sourde satisfaction, une raison secrète d’espérer. Il n’empêche, dans cette région de monoculture viticole. Il y eut scandale.

La vie est une maladie mortelle, tout est dans les étapes. Une enfance souffreteuse, des maladies habituelles dans ce moyen âge des années vingt où la grippe espagnole en faucha tant. Il était hors de la compréhension de faire la différence entre le mal normal habituel des enfants et l’héréditaire particulier.
Distinction difficile car le pernicieux mélange des genres est dans tous les foyers. La misère et l’alcoolisme se partagent depuis tant de temps les trophées de la faucheuse : à qui revient cette fièvre qui dure, à qui cette toux, cette déformation de la hanche ? Ses gamines ont le dégout du vin mais elles ne sont pas sorties d’affaires pour autant. Ignorante des lois de l’hérédité, la paysannerie est au fait de ses malédictions. Madie garde la rancœur des années 18 -19- 20 où, au bal, les cavaliers ne manquaient pas, mais les fiancés eux… Une si belle fille avait eu bien du mal… Sa famille portait la tache de l’homme qui « n’avait jamais eu soif ». Annie et Reine surent très tôt ce qui les menaçait.

La naissance de Globule plongea Reine dans les tourments. Son premier geste d’accouchée, affolée de terreur, « je lui ai compté les doigts des pieds et des mains ». Mais très vite elle se mit à voir l’avorton. Très vite elle sut interpréter la rudesse du docteur lui disant qu’elle en aurait d’autres. Elle n’osait pas sortir sur la place avec cette moitié d’enfant dans le landau trop grand. Il n’y avait aucun doute, c’est bien elle qui avait transmis la bête à ce corps si maigre et cette tête si grosse. Ce corps dont on pesait ce qu’on lui donnait et ce qu’il rendait, sans perte. Elle en fut tellement tourmentée, d’autant que son lait fut à son tour accusé d’être mortel… De cet enfant elle ne recevait que cette gêne physique de ses mamelles lourdes du lait désormais déclaré comme empoisonneur.

Cahin-caha, Globule survécut mais il avait ravagé la vie d’une femme, sa mère. Celle-ci, comme toutes les accouchées, se retourna vers la sienne oubliant qu’elle n’en avait reçu que des rebuffades ou de maigres réconforts. Pour Madie cet élan fut un sinistre rappel, mais aussi une satisfaction amère et compulsive. Une sorte de c’est bien normal que tu sois malheureuse comme je l’ai été, d’angoisses, de renoncements et de déceptions.

Donatien Furtif. 30 Août 2009

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Photo : Kiji, Russie par Toche

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