jeudi 13 mai 2010

Racistes (F. Spassky)

Cela arriva par une de ces banales soirées tropicales qui, comme leur nom l’indique, n’ont lieu que sous les tropiques et uniquement à la nuit tombée.

Monsieur et Madame Grandemanche, coopérants français en mission au Gabon, prenaient le frais à l’intérieur de leur maison en écoutant de la musique classique, toutes portes et fenêtres ouvertes. Le boy avait terminé son service, ils étaient seuls.
Pile au moment où le concerto s’arrêta, un singe apparut dans la lumière de leur terrasse, un chimpanzé adulte qui portait au cou un collier dont pendait une chaîne cassée, que l’animal faisait tourner dans la main.
Ebloui par la lumière, il s’arrêta un instant sur le pas de la porte et entra dans le salon. Puis il se mit à essayer systématiquement les fauteuils libres, allant de l’un à l’autre en se dandinant.
Inutile de dire que Monsieur et Madame Grandemanche étaient terrorisés. Ils avaient entendu des histoires effrayantes sur ces singes à la morsure redoutable et à la force colossale. Celui-ci était peut-être apprivoisé, en tous cas il appartenait à quelqu’un si l’on se fiait à son collier et sa chaîne. Paralysés de peur, ils eurent toutefois la présence d’esprit de ne pas hurler ni faire de geste brusque.
L’animal, heureusement, ne semblait pas agressif ; il avait fini par choisir de s’installer dans le canapé en rotin et continuait de regarder partout en clignant des yeux. Un moment il décolla du mur un tableau au-dessus de lui pour voir s’il y avait quelque chose derrière puis, son examen l’ayant satisfait, il croisa les bras et déclara d’une voix forte : « Je me taperais bien une bière.. »

Sur le moment, Monsieur et Madame Grandemanche crurent à une hallucination, mais le singe répéta distinctement  : « Je me taperais bien une petite bière..  »
Monsieur, en train d’imaginer une stratégie qui lui aurait permis sans effrayer l’animal d’accéder au téléphone pour appeler la gendarmerie, en oublia tout…
— Mais… Vous parlez ?
— Ben oui, je parle : vous n’auriez pas une bière, des fois  ?
— Mais..  Un chimpanzé ne parle pas ! Comment se fait-il… ?
— C’est comme ça : j’en ai marre de faire le singe, à force cela devient pénible ; alors, cette bière, vous en avez  ?
— Euh, non désolés, balbutia Madame, mais du coca-cola…
— Ah non, je ne bois pas de cette saloperie chimique !…Une Suze, alors? J’aime bien la Suze, je finissait les verres chez mon maître.
— Oui, je crois, dit-elle en se levant pour aller le préparer.

Comme elle passait devant le singe, celui-ci la détailla avec insistance:
— Dites, vous ne seriez pas intéressée à copuler avec un chimpanzé dans la force de l’âge, dès fois ?
— Je vous prie, un peu de respect monsieur… euh…le singe… !
— Casimir… Mon dernier maître m’appelait Casimir. Un vrai con : à chaque fois qu’il avait des invités il me fallait faire le chimpanzé, manger des bananes, faire « hou – hou » en se grattant les aisselles, grimper aux arbres, pffff…
— Mais enfin, que font alors les singes?
— Ben comme tout le monde, ils mangent, ils dorment, ils cherchent de la nourriture, ils copulent, ils se chamaillent. Mais ils ne font pas « hou-hou », en se ventilant sous les bras sauf quand on leur demande.
— Votre Suze…
— Merci ma petite guenon , dit-il à Madame Grandemanche lorsqu’elle posa avec beaucoup d’appréhension le verre devant lui, vous êtes sûre, pour le chimpanzé dans la force de l’âge ?
— Euh… non merci Monsieur Casimir.
— Bon, bon, c’est dommage. Mais vous avez tort : vous n’avez pas idée de ce que l’on peut faire avec quatre mains et quand on est pourvu d’un os pénien…
— (…)
— Au fait, si je suis venu vers votre maison, c’est à cause  de la musique. Le n° 1 de Rachmaninov, c’est bien, mais soit dit sans vous offenser, le N°2 lui est bien supérieur…
— Parce que, en plus, vous, vous vous y connaissez en musique classique ?
— Ben, oui pourquoi ? Mais vous avez de la chance de ne pas être obligés de vivre tout le temps en Afrique ! Ce qu’ils m’emmerdent les Gabonais avec leur musique de sauvages… Boum, badaboum, tam tam… De la daube…
— Mais … euh… Tous les singes sont comme vous ?
— C’est-à-dire ?
— Ils parlent, ils écoutent de la musique classique, tout ça, quoi ?….
— Pfff… Evidemment ! Enfin, sans doute. On n’en parle pas entre nous…
— Mais alors, pourquoi le cachent-ils ?
— C’est ça le problème : si on veut la paix, faut faire le singe. Imaginez, ils découvriraient qu’on est intelligents, que feraient-ils à votre avis ?
— Je ne sais pas…
— Ben voyons, ils nous enverraient bosser à l’usine. À la chaîne ! Vous imaginez  le nombre de boulons qu’on peut visser avec quatre mains travaillant en même temps ? Ils nous obligeraient à faire les marioles en haut des échafaudages, creuser au fond des mines…merci bien !
— Mais alors pourquoi faites vous ce .. euh… ce outing ?
— J’ai décidé de m’élever dans l’échelle sociale. Déjà chez les singes-singes j’étais en quelque sorte un type supérieur, un chef. Mais quand ces enfoirés d’humains – sauf votre respect – ont réussi à me capturer,  j’ai compris qu’il faudrait que je franchisse le pas. Question de considération et de standing, en quelque sorte.
— Et comment allez-vous faire ?
— Déjà, c’est sûr, faut que je m’accouple avec une humaine. Avoir une humaine comme femelle, c’est classe. Les nôtres sont capricieuses, sentent mauvais, n’ont pas de nichons, n’ont aucune idée de la bonne cuisine et, franchement, pour la conversation….
— (…)
— Pour votre dame, là, j’étais sérieux tout à l’heure… Elle ferait une bonne action. Vous êtes  peut-être polygame ?
— Non, non, monogame…
— Une fille, peut-être, pour que je lui fasse un enfant ?
— Oui, elle est restée en France, mais non, grand Dieu, quelle horreur !
— Pourquoi, elle aime pas les poilus ?
— Non, ce n’est pas ça, mais enfin… ce n’est pas possible…Vous n’êtes pas de la même espèce !
— Oui, je comprends. Mais j’ai l’intention de m’assimiler complètement, n’ayez crainte : je vais mettre des habits, apprendre la Marseillaise, faire ma crotte où il faut, tout ça…. J’ai déjà essayé des vêtements de mon dernier maître, c’était  trop grand, mais avec des retouches… Les chaussures, par contre, là, ça craint. Vous pensez que je pourrais me faire faire des chaussures spéciales ?
— Peut-être à partir de gants épais ? dit Madame.
— Oualà…. À partir de gants ! Elle est pas idiote, hein, votre femelle !
— Mais, enfin, pourquoi ne voulez-vous pas rester avec les singes ? reprit Monsieur, vous serez malheureux au milieu des humains !
— Vous rigolez ou quoi : vous avez déjà fréquenté des gorilles ?
— Euh, non…
— Plus cons, y a pas… Susceptibles en plus. Et pas un gramme de délicatesse, des brutes, quoi…Le genre à écouter du rap…ou à faire CRS...
— Les gorilles ? mais il n’y en a presque plus !
— Peut-être, mais qu’est-ce que vous croyez, qu’il n’y a que ça comme singes ? Et les babouins ? Non mais, vous avez vu la gueule qu’ils ont ? Et les macaques alors, par exemple ?… Z’avez jamais eu des macaques comme voisins, ça se voit  !
— Pourquoi ?
— Ils gueulent toute la journée, viennent en bande vous piquer vos affaires, vous caillassent au passage… Ils sont insupportables.
— Et les bonobos ?
— Ouaip, les bonobos… De vrais salauds, ceux-là…  Ils essaient de vous faire croire à une intelligence de singe, mais  façon singe : des social-traîtres… Faut vous méfier d’eux, un jour ils vous foutront un bordel sans nom, vous n’allez pas comprendre ce qui vous arrive… Déjà, le sida, à votre avis, qui l’a transmis chez vous ?
— Noooon ?
— Ben si. Y a plein de pédés  chez les bonobos… Non, finalement je me verrais plutôt mieux vivre au milieu des humains. Mais libre, normal, quoi… J’en ai marre des serpents, des éléphants et des phacochères.  Tenez, les gnous, par exemple – rien que le nom, hein ?– si vous saviez comme ils sont stupides…  Il n’y a rien à en tirer. Vous approchez un peu, pffft… ils foutent le camp ! Comment voulez-vous nouer des relations durables ? Et une girafe, vous vous imaginez causer à une girafe ? rien que pour la regarder dans les yeux faut grimer dans un arbre… Et je vous dis pas les crocodiles !… Pour eux vous êtes juste un casse-croûte. Non, franchement, la jungle, c’est pas top…
— Vous voulez donc vivre comme nous ?
— Yeah, man ! Mon rêve, c’est une petite femelle blonde, un bain moussant et du café avec des tartines… Et une bière fraîche de temps en temps.
— Parce que vous buvez aussi du café ?
— Et pourquoi pas ?…  Dites, vous pensez qu’en montrant que je sais parler et que je suis intelligent je pourrais avoir des papiers ?
— Des papiers ?
— Ben oui, des papiers d’homme-singe, une carte d’identité, un titre de séjour…Je pourrais prendre un nom bien français : Casimir Chain... ou Casimir Panzé, qu'en pensez-vous ?
— Euh… Ici, je ne sais pas, mais en France avec les lois Sarkozy, à mon avis…
— Ouais, je sais. Ce Sarkozy-là, ce n’est pas un bon toubab… Il est contre l’immigration venant d’Afrique. Et son Portefeux, là, pareil... Mais remarquez, je suis pas musulman, et en plus je pourrais lui rendre des services…
— Des services ?
— Ouais. « Conseiller spécial du Président en animaux »… Vous n’y connaissez rien : quand je pense qu’il y a des abrutis chez vous pour vouloir protéger les lions ou les éléphants… Tu parles ! De la saloperie tout ça. Faut juste garder les vaches, les moutons et les chimpanzés, c’est tout…Le reste c'est que du nuisible...
— Euh… cela m’étonnerait qu’il soit intéressé. Brigitte Bardot, peut-être… Franchement vous feriez mieux de rester au Gabon… Mais dites, et si vous retourniez maintenant chez votre maître et que vous lui expliquiez ?
— Pas question…
— Et d’abord, c’était qui votre maître ?
— Le docteur N’Gotto. Vous savez pourquoi il a des singes en captivité ? Il a raté son examen, il a jamais été chirurgien et il s’entraîne sur des singes… Je vous conseille pas de vous faire opérer par lui !
— Ah ? Est-ce possible ? Vous venez de chez Abdoulaye N’Gotto ?
— Si je vous le dis… Demandez-lui un jour ses diplômes… Vous voyez bien, une vie de singe, dès fois, ça a des inconvénients…
— Hum, voulez-vous que je lui téléphone, pour lui expliquer ? plaider votre cause ? je dois avoir son numéro personnel quelque part…
— Pfff… M’étonnerait que ça serve à quelque chose…
— Laissez-moi essayer…

Monsieur Grandemanche se leva, sortit un instant de la pièce, mais revint avec un fusil de chasse chargé. Il tira deux cartouches presque à bout portant sur le singe. Puis il décrocha le téléphone et appela le docteur N‘Gotto :

— Dis-moi Abdoulaye, faut que t’arrêtes tes conneries, là… Oui, ton programme de stimulation de cerveaux de chimpanzés… Ca leur donne des idées : y en a un qui s’était  échappé de chez toi, il voulait de la bière, une carte d’identité et, en plus, il envisageait sérieusement de sauter Monique… Viens chercher son cadavre.

Un singe qui parle ! Et puis quoi encore ?… Songea-t-il, en raccrochant le téléphone.

Frederic Spassky



dimanche 9 mai 2010

Du rififi au bout d’une corde (Ranta)


« Pierres...pierres ! ! ! »
J’ai juste le temps de rentrer la tête dans mes épaules et d’essayer de me coller un peu plus à la paroi, comme si cela pouvait servir à quelque chose, que déjà le fracas assourdissant se fait entendre. Furtivement, sur ma droite, je vois passer deux gros blocs qui en rebondissant se brisent en plusieurs morceaux... Des pierres ?  Ben tiens, la montagne, oui !
J’ai eu chaud, c’est pas passé loin : quelques mètres à côté... Ma première chute de pierres, mon baptême. J’irais pas jusqu’à dire que ça se fête, mais je sais maintenant ce que l’on ressent : rien, on ne ressent rien ; on n’a pas le temps : soit on est sur la trajectoire, soit on ne l’est pas. Les « dangers objectifs » on appelle ça, tu parles...

— « Eh oh, ça va là haut ? ....( Pour toute réponse un grognement de l’auteur de l’éboulement).  Moi ça va, merci de demander… »
Et ce con qui ne répond toujours pas. Je me risque prudemment à jeter un œil, il n’y a plus de danger mais une peur rétroactive se fait sentir, pour constater qu’une des cordes, la jaune, est sectionnée. Ennuyeux ça, une des deux cordes coupée, amputée d’une vingtaine de mètres ; pas vraiment un problème, mais tout de même… La corde de charge aussi est sectionnée, celle qui hissait le, "son" sac. Et le sac est quelque part dans les éboulis du pierrier, cent quarante, cent cinquante mètres plus bas. J’en aurais presque un sourire. Parce que l’histoire du sac, c’est une pierre d’achoppement entre nous : Môssieu a décidé qu’il ne porterait pas son sac et qu’il faudrait le hisser, avec comme argument : « Etant donné que je suis là pour me faire plaisir, il est hors de question que je grimpe lesté comme un baudet, tu comprends…question de principe »  m’a dit-il en au pied de la paroi en sortant une cordelette de son sac, destinée à le hisser.
—Non, non.... La corde va se coincer à un moment ou à un autre ; sans compter le temps que l’on va perdre à hisser le sac à chaque relais ! »
 J’ai beau tenter de le raisonner, je commence même à me fâcher, Monsieur n’en démord pas... Alors va pour une corde de charge, va pour perdre du temps et bien entendu, comme prévu, elle s’est déjà coincée trois fois.... Trois fois où il a fallu redescendre pour la dégager.
 Donc je jette un œil, et je vois que le bloc au dessus du relais a disparu....et pour cause, c’est celui qui vient de me frôler. En fait, apparemment, il y avait deux blocs... Ce con a réussi à virer deux blocs d’une centaine de kilo chacun, comme ça, juste en se hissant dessus.... Il n’a même pas cherché à savoir s’ils étaient en équilibre instable ou solidement solidaires de la paroi. Et surtout, la présence de ces blocs à un relais est l’ultime confirmation – depuis la traversée de la précédente longueur, j’en ai la quasi certitude – que l’on est pas dans la bonne voie : à aucun moment je n’ai lu, dans le topo décrivant la progression de l’escalade, qu’il était question de blocs instables à un relais ; une traversée d’une trentaine de mètres sous un surplomb c’est franchement le genre de truc qu’on oublie pas d’écrire dans un topo ou alors l’auteur l’a rédigé un jour où il s’est trompé dans sa cueillette de champignons.
«  —Vaché ! »
Enfin, il me parle. Vaché, ça signifie je suis auto-assuré ; une vache  c’est une sangle qui passe dans le baudrier et au bout de laquelle se trouve un mousqueton.
— Ok, je monte, la jaune est coupée, serre-moi sur la rouge.
— Non, je descends  ( comment ça il descend ? pour faire quoi ?).  Libère la rouge, je pose un rappel avec.
— Non, je monte.
— Je ne t’assure pas, libère la rouge j’te dis !
 Il ne m’assure pas, il ne veut pas m’assurer ce con ! Le pire c’est que je n’ai pas de doute, je n’ai pas le choix.
« Mon sac, faut récupérer mon sac, j’ai mon appareil photo dedans ».
— M’ouais, ton appareil : oh, pour ce qu’il doit en rester, hein ?... Et puis on va pas redescendre, la traversée dans l’autre sens faut pas y compter, on a qu’un choix c’est sortir par le haut.
— Fais comme tu veux, moi je redescends.

 Ce mec commence vraiment à me les briser. J’aurais dû me méfier, bien fait pour moi. Pourtant, il avait l’air sympa et compétent. J’avais fait sa connaissance un an plus tôt, dans les gorges du Verdon. On avait échangé nos adresses lorsqu’on avait constaté qu’on habitait la même région . Oh, bien sûr, on avait fait deux ou trois voies ensemble pour se tester, parlé de nos réalisations et de nos souhaits d’escalades, en bref on s’était apprivoisés. Tout ça pour dire que le jour où il m’avait sollicité pour cette escalade, j’avais dit oui sans hésiter.

 Faut dire que grimper c’est pas simple, j’entends par là organiser une ascension, surtout pour moi, parce que la "grimpe", en ce qui me concerne, ce n’est que deux, trois mois dans l’année. Le reste du temps je ne peux pas, mon autre sport, à raison de quatre entraînements par semaine me prend tout mon temps. Alors une fois qu’on a éliminé ce qu’on voudrait bien mais qu’on ne peut point –question de niveau– il reste à trouver des partenaires qui ont les mêmes envies. Et ça, ce n’est pas toujours facile.
 Et moi, cette voie elle me tenait à cœur. C’est que ce n’est pas n’importe quelle course, c’est le grand René Desmaison en personne qui l’a ouverte ;  alors marcher dans les traces du grand René, même si c’est une voie de difficulté modeste… Son seul défaut c’est qu’elle n’est pas fréquentée : d’une part car elle n’a rien d’extraordinaire et d’autre part car elle est loin de tout, il faut compter une bonne journée pour seulement arriver à son pied. Mais pour moi elle a une grande qualité : c’est une « Desmaison » abordable par un grimpeur moyen.
 Desmaison, gosse, je me suis nourri de ses récits. Moi, le garçonnet de la vallée je m’étais bricolé un baudrier avec des lanières en cuir, j’avais même peint Lafuma dessus ;  comme corde une ficelle, une poupée ou un ours en peluche faisaient office de « clients », une binette en guise de piolet, un marteau de maçon, des clous et des limes pour pitons, sans oublier le sac en toile de jute et une vieille couverture pour tout duvet, et le casque… celui de mon arrière grand père, celui de la guerre de quatorze ; trop grand le casque, son bord me tombait toujours sur le nez. Le théâtre de mes « exploits » : le vieux noyer au fond du jardin de mes grand parents. Des voies j’en ai ouvert des centaines sur son tronc, dans ses branches : la Ravanel et la Mummery, les courtes, les droites, la Walker, la Grand Dru... Je les ai toutes répétées, à tel point que j’ai fini par transformer son tronc en passoire avec mes clous et mes limes.
Je sens que l’on ne va pas tarder, que je ne vais pas tarder à me fâcher pour de bon…

 Déjà hier après-midi au refuge... Refuge, enfin plutôt hôtel-restaurant. Il est quelques dizaines de mètres en contrebas de l’arrivée du télésiège. C’est Pierre, le patron.  Je l’ai connu l’année où j’ai fait le "perchman" dans la station pour me payer mes études. Comme tous les employés je prenais mes repas, (avantages en nature), et mes bières, sur mes deniers personnel, chez lui. Ça laisse des traces, ça crée des liens, cinq mois à consciencieusement dépenser sa paie en bibine dans un troquet. M’enfin, Pierre a l’air content de me revoir. Faut dire que j’ai un peu "bossé" chez lui, la contenance des fûts de bière étant inversement proportionnelle à celle de mon porte monnaie ; et qui paie ses dette s’enrichit… même si c’est avec de l’huile de coude !
 Sauf que Pierre, il n’a pas trop apprécié mon acolyte – mon alcoolique enfumé, c’est plus juste comme qualificatif.
Ça a commencé sur la terrasse : Môssieu c’est roulé un tarpé... C’est fun le tarpé.... Ça fait le mec cool... Et avec ses grandes boucles brunes, ses yeux bleus délavés qui regardent sans voir, des yeux qui naviguent dans le lointain, le regard de celui qui a dépassé les basses contingences de notre monde, mon toto avait toute la panoplie du piège à cons et à connes.
Bon, le Pierrot il en avait vu d’autres. Pensez donc, en station ! mais là, à la terrasse bondée de son bistrot, en plein Juillet, ça commençait moyen en guise de présentations. Là où il m’a soufflé, c’est lorsqu’il a commandé une bouteille de Crépy à quatre heures de l’après-midi. Puis une seconde une heure après, un petit tarpé de derrière les fagots en plus et Toto c’est transformé en ce qu’il est : un Tartarin des cimes... Et des oreilles pour écouter ses tartarinades ça n’a pas manqué : allons donc, en plein juillet un auditoire néophyte il n’y a qu’à se baisser pour en ramasser un… À tel point qu’à la troisième bouteille j’ai retrouvé le local de la plonge, local familier comme je l’ai déjà expliqué. Mieux valait, pour rien cette fois, laver les assiettes, les gamelles et faire des pluches que de subir plus longtemps la honte que sa présence m’imposait.

« —  Fais comme tu veux, moi je redescends chercher mon sac ».

 Ce mec est malade. La traversée que l’on vient d’effectuer est infranchissable dans l’autre sens, sauf à pitonner et à passer en "artif" et encore –  et de toute façon on n’a pas d’étriers, alors...
 Alors c’est simple : j’ai cinq ou six pitons, cinq coinceurs et une dizaine de dégaines ; avec ma corde je vais me faire une boucle d’environ dix mètres en guise d’auto-assurance et je vais continuer tout seul. Ça va me prendre du temps, monter en bout de boucle tout en posant pitons et coinceurs, me détacher, poser une corde fixe, descendre les récupérer ces pitons, coinceurs et dégaines, remonter en me hissant sur la corde, refaire ma boucle et ainsi de suite, de dix mètres en dix mètres… Je ne serai pas sorti de la voie ce soir, je suis parti pour un bivouac... Bast, en juillet les nuits ne sont pas froides, et puis il ne faut pas que je commence à penser à ça… Non, l’urgent c’est de me souvenir. De me souvenir de ce que je sais de cette paroi.
 Je ne suis pas dans la bonne voie, et il y a trois autres voies ici. J’en élimine une de suite, elle est sur l’éperon sud-ouest, bien à l’écart. Reste les deux autres. Allons : dans laquelle se trouve la traversée à la neuvième longueur sous un surplomb ? C’est marrant mais c’est toujours lorsqu’il faut se souvenir que rien ne vient....Ça me ramène à l’école, au tableau noir, à chercher combien font neuf fois sept...et les poésies...et les conjugaisons...aïe, aïe pense pas à ça.
 Ma blouse grise, l’odeur de la craie, les pupitres avec leurs encriers et le maître...Comment il s’appelait déjà ? Je revois son visage, sa règle qui m’a laissé de douloureux souvenirs au bout des doigts ; mais son nom ? non, rien, rien de rien... Ah oui : M. Marchand je crois bien... Ses moustaches en guidon de vélo et sa blouse bleu marine pleine de tâches. Il venait à vélo à l’école, un vieux biclou qu’il rangeait toujours contre le marronnier juste devant le préau ; même qu’un jour on lui avait crevé les pneus avec des épingles à nourrice et qu’on c’était fait prendre bien sûr... Merde ! ! ! pense pas à ça bon Dieu, la voie, rappelle toi ce que tu as lu à son sujet ! Rien, pas de souvenir....neuf fois sept ? heu....
 Et puis je culpabilise : laisser le Toto tout seul dans la traversée... Merde... Non, tant pis, quand on est con on est con : tout ça pour un appareil photo qui ne doit plus en avoir que le nom... Oh, oh, doit y avoir son hasch dans le sac aussi...Ça doit être ça, le hasch, ouais c’est ça, il veut récupérer son shit....quelle buse ce mec !
 Bon, et René, il ferait quoi René, il en penserait quoi ? René, il éclaterait de rire et il dirait : « En montagne on reste pas immobile, on monte ou on descend, mais on reste pas à gober les mouches, à bober à la lune... » Bien, vas-y... Oui mais... Y’a pas de « oui mais »...grimpe ! ! ! Oui mais le Toto tout seul dans la traversée... D’ailleurs il a commencé, ça pitonne sec par là-bas.
En réalité j’ai autant la trouille de continuer seul que je me culpabilise ; et si ça se trouve je ne culpabilise même pas du tout, j’ai juste besoin d’un prétexte pour le rejoindre... Et puis ça me revient, ça y est je me souviens, je me rappelle de tout, de tout ce que j’ai lu sur cette paroi : il n’y a pas de traversée sous un surplomb !...Alors... alors je suis en train de faire une première à mon insu ? une vraie, pas une dans le noyer de mon enfance ?
 J’ouvre une voie, moi... Dom... et tout seul qui plus est ! Une première en solitaire – enfin en partie, mais tout de même –  le saint Graal du grimpeur... Je vais avoir mon nom accolé à une voie, mon nom gravé au firmament des plus grands de l’alpinisme...
T’énerve pas mon gars, faut d’abord la sortir « ta » voie, parce qu’autrement ton nom gravé ce sera sur une pierre tombale que tu l'auras. Oh, oh... mais je vais trouver quoi plus haut ? parce que...c’est quand même pas bien normal qu’il n’y ait pas de voie ici, depuis le temps que j’entends que tout ce qui a pu être fait l’a été...
Zut et rezut, l’angoisse revient. "En montagne on reste pas immobile, on monte ou on descend". Oui c’est ça, merci René, j’y vais. Et qu’il se démerde seul le Toto : tout ça pour un bout de shit !...Et puis la gloire ça se partage pas, deux coqs dans un poulailler ça en fait un de trop. Plus besoin de prétexte, c’est : en avant toute…
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 Encore un lacet à droite et je sortirai de la forêt, de là je verrai l’hôtel de Pierre. Je marche en sifflotant, j’ai le cœur léger, j’ai déjà un nom pour ma voie, un nom à la con, c’est tendance, ce sera « le goret suspendu », en hommage à Toto... Il sera bien obligé de savoir que ça s’adresse à lui une fois que j’aurai raconté. Et puis mon topo, je l’ai déjà écrit, il est dans ma tête… Enfin, les neuf premières longueurs j’ai un peu de mal à me souvenir, mais les dix autres... Ah....les dix autres !... Peut-être même un article dans « Montagne magazine » ? Sûrement même ! Allons, dix-neuf longueurs cotée TD (très difficile) ça se claironne, au diable la modestie.
Tiens, Pierre est en terrasse, il balaye. Il me regarde, met une main au dessus de ses yeux pour mieux voir, hésite et puis se décide à marcher à ma rencontre. Je sifflote toujours, je vais la jouer modeste.
— Ben....qu’est-ce tu fais là ?  je croyais que tu étais redescendu ; du moins c’est ce que m’a dit ton pote.
—  Hein… mais tu parles de quoi Pierre ? »
—  Ben, ton pote...Il m’a dit que tu avais renoncé au pied de la voie, que tu te sentais pas, que tu étais redescendu droit dans le pierrier et que tu avais dû suivre la cascade pour rejoindre le parking. Du coup il a grimpé tout seul et il affirme avoir ouvert une nouvelle voie, une ED (extrêmement difficile) »
 Mon pote, comme il dit, il est en terrasse, une bouteille de Crépy devant lui son auditoire autour. En me voyant il se lève, vient vers moi en ouvrant grand ses bras et me dit :
« Sacrée journée, hein ?…»
 Et ça : sacré coup de boule hein ?... Toto est allongé et pisse le sang. Moi aussi je pisse le sang, je me suis ouvert le front sur ses dents. Mais putain, que ça fait du bien.

Ranta
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lundi 3 mai 2010

Une passante considérable (Sandro)


Il faisait chaud, trop chaud pour la saison.
Je crois bien que c'était un temps déraisonnable, comme le reste.
J'ai jeté un dernier coup d'œil circulaire à mon salon, un peu vieilli, un peu tapé.
Ce fut un chouette salon  design et art moderne, avec la table basse et la bibliothèque en verre dépoli entrelacé de fer forgé vert de gris. Une fleur artificielle violette en cristal, des choses comme cela. Du vieux moderne. Un disque d'Alain Bashung jeté sur le canapé, un ouvrage de Beckett encore ouvert. "Oh, les beaux jours", ça s'appelle. Aux éditions de Minuit. Ca ne s'invente pas. Il y a aussi des factures qui s'amoncellent et des radios pulmonaires entassées sous un vieux numéro des Inrockuptibles.

J'ai claqué la porte de l'appartement derrière moi et ça ne m'a rien fait de spécial.
Rien du tout, je vous dis.

Dans l'ascenseur, je me suis jeté un coup d’œil de travers dans le miroir, comme on en lance à ceux qu'on suspecte de préparer un mauvais coup.
J'ai mis un blouson léger de toile grise. Je sais pourquoi je porte celui-là et pas un autre, mais ça ne vous regarde pas.
Sur mon crâne glabre, j'ai vissé une casquette de cuir, qui me donne un air à mi-chemin entre Ticky Holgado et Hanna Schygulla dans "Lili Marleen". J'ai également des sourcils à la Nosferatu, c'est-à-dire que je n'en ai plus.

Et je suis sorti dans la rue, où j'ai tout pris de face comme le nageur imprudent boit la tasse: la chaleur de ce mois d'avril déraisonnable, les klaxons des voitures, les pétarades des scooters, les piétons qui courraient comme des fourmis après on ne sait quoi.

Je me suis dirigé vers le Parc Monceau par la rue de Prony.

Le lieu était plein comme un œuf et bruissait de piaillements divers, hommes, femmes, enfants et oiseaux entremêlés dans un concert anarchique et illisible. Par moments, tout de même, les rouges-gorges semblaient l'emporter sur le grincement des trottinettes.

J'ai marché doucement - car je transpire vite en ce moment - à la recherche d'un banc libre.
Je l'ai finalement trouvé, à l'ombre d'un kiosque à musique.
Dans ma poche intérieure, il y a une enveloppe blanche et vide. Au début, je voulais écrire une lettre, mais je me suis vite rendu compte que je n'avais plus grand monde à qui écrire. Les amis, la famille, j'ai trop marché derrière leur boite, avec parfois même pas de vent pour agiter les fleurs.
Alors non, pas de lettre.

J'ai laissé couler un peu de temps, en comptant jusqu'à cent . C'est mon cache-cache à moi, un jeu de hasard sans casino. A cinquante contre un, on perd. A cinquante, j'ai sorti de ma poche le sac plastic que m'a donné Tony. C'est un ami, Tony, même si nous ne nous donnons pas l'accolade pour un rien. Je sais que certains le tiennent pour quantité négligeable, mais moi je sais qu'on se comprend sans se parler, et c'est ce qui m'importe.

Hier soir, il est venu prendre un café chez moi, en s'excusant de ne pas pouvoir rester. En partant, il a juste déposé un sac plastic sur la table basse en murmurant : "le truc que tu m'avais demandé".
Puis il est parti en mimant le salut militaire américain, du moins une version libre un peu stylisée, parce qu'il faut bien dire que Tony, c'est un artiste.
Et voilà, le sac et son contenu sont à présent dans mes mains moites sur ce banc vermoulu, je regarde autour de moi avec l'air de celui à qui on ne la fait pas derrière mes lunettes de soleil. Pendant que mes yeux fixent un massif de rhododendrons, mes doigts déchiffrent la crosse du revolver, lisent les renflements du barillet, suivent le canon et son cran de mire final.
Bien sur ce n'est pas très sérieux de faire ça au parc Monceau, avec tous ces gosses qui jouent, mais est-ce que la vie m'a pris au sérieux, moi?

Je comptais toujours. A soixante six, elle est rentrée dans mon champ de vision, évidente et improbable .
Une jeune femme très brune avec une robe trop blanche qui faisait mal aux yeux, fine comme liane, déliée et souple. Un visage indéchiffrable, un corps flou.

Elle a ondulé au ralenti, comme les rideaux bougent lorsqu'on laisse la fenêtre ouverte.

Elle a avisé un bref instant un banc où se bousculaient des enfants aux doigts chocolatés et à la frimousse barbouillée de confiture.
Puis elle a vaguement porté le regard vers un couple de vieux qui prenait le soleil, avec des yeux octogonaux de lézards brésiliens. Mais elle s'est ravisée.

Et enfin, de guerre lasse, elle a conduit ses pas vers mon banc. Ses pas que j'ai compté. Quatre.
Puis trois, deux, un et elle était devant moi, palpable comme un coup de poing, avec une moue vaguement écœurée, un peu lasse.

Elle m'a inspectée de bas en haut, puis l'inverse.
Résignée, elle s'est assise à mes cotés, après un regard furtif à l'état de propreté du banc, jaugeant son impact potentiel sur sa robe de popeline blanche.

Elle s'est posée comme seuls les chats le font, en souplesse et de travers, après avoir fait le tour de l'endroit.
C'était une féline, c'est sûr. J'ai presque senti la griffure.

Je tentais de respirer calmement, en décomposant bien le mouvement, comme un bon maître-nageur l'enseigne à ceux qui vont se noyer.

J'avais toujours la main fermée comme une huître sur la crosse du Ruger, une main un peu moite à présent, avec mon geste figé dans le mouvement comme un patineur gelé sur la glace des ralentis télévisuels. Plus moyen de lâcher ce truc, la raison de tout cela. Je n'entendais plus de bruits, plus rien, même pas raison.

J'étais résolument muet, comme le sont les douleurs ou les fous qui ont renoncé à dire ce qui leur arrive. Du temps a coulé, je ne saurais dire combien, ça fuyait comme une baignoire folle qui déborde.

Et contre toute attente, c'est elle qui a parlé.
Sans tourner la tête, les yeux droit devant.
Elle a dit tranquillement :

-"Il fait chaud pour un lundi".

J'ai hoché gravement la tête, en mimant celui qui comprend. Cette phrase m'apparut d'une profondeur et d'une pertinence incontestables, mâtinée d'un humour qui ne souffrait aucune réplique.
C'est tout ce qu'elle a dit. Et puis elle s'est levée, s'est éloignée en ondulant de la croupe et de la robe, ses minces mollets bronzés luttant pour ne pas tordre ses talons hauts sur le gravier inégal.

"Il fait chaud pour un lundi". C'est tout ce qu'elle a dit, mais il est vrai qu'il n'y avait rien d'autre à dire.

Ce fut une passante considérable.

J'ai avisé mon sac plastic, je l'ai fourré sous mon blouson et me suis levé à mon tour, lentement et sans trop y croire.
Je me suis regardé marcher dans le parc vers les grilles de la sortie.
Je sais que je reviendrai demain.
A la fraîche.



                                                                                                       Sandro

samedi 17 avril 2010

La confession (F. Spassky)



Avec l’âge, la durée de la messe matinale en rite byzantin devenait une souffrance pour le Père Grigori. Aussi, à présent qu’elle était terminée, savourait-il avec soulagement un peu de repos en prenant son petit déjeuner.
Tout en mangeant il regardait par la fenêtre le cimetière aux allées encore vides de visiteurs. Un joli soleil brillait au-dessus de ses pensionnaires défunts et le ciel d’Ile-de-France semblait comme nettoyé de tout nuage. En souriant dans sa barbe, le pope se plut à imaginer l’archange Gabriel en train de se livrer à ce travail, armé d’une sorte de gigantesque éponge divine…
Le café lui fit du bien et il apprécia la tartine de miel, ses forces lui revinrent peu à peu. Il rangea les traces de sa collation et s’en fut toquer chez le comte Savinkov, qui gérait l’administration : quatre enterrements aujourd’hui. Évidemment, dans l’église attenante à un cimetière, que pouvait-il y avoir d’autre, à part la messe dominicale pour les rares orthodoxes de la région ? Il aurait bien aimé, pourtant, ne serait-ce que de temps en temps, prononcer pour un bébé cet exorcisme qui accompagnait, au cours du baptême, son entrée au sein de la communauté des croyants… Un regret sans doute que le Seigneur n’ait pas béni son union avec Prascovie dont la santé fragile les avait privés d’enfants. Il soupira : premier enterrement à 10 h, il avait largement le temps de préparer la chapelle et de rendre visite, comme tous les jours, à son épouse.
Lorsqu’il sortit en trottinant de l’église, le cimetière était déjà ouvert au public. Il voyait arriver les familles venues fleurir les tombes, généralement armées d’un seau, d’un arrosoir et de quelques petits outils de jardinage. Quelques touristes également, cherchant les tombes des gens célèbres. Ceux qui croisaient sa haute silhouette en soutane le saluaient, lui demandaient parfois sa bénédiction. Le Père Grigori s’exécutait, échangeait quelques mots avec ceux qu’il connaissait, tantôt en russe, tantôt en français.

Tous les matins, en faisant son tour, il tenait à s’assurer du bien-être de toutes ces âmes qui lui avaient été confiées. Il aimait les imaginer comme autant de petites flammes flottant au-dessus de chaque tombe…
Il avait son itinéraire, qu’il modifiait parfois au fur et à mesure des nouveaux « arrivants ». Depuis quelques mois il commençait par la tombe toute fraîche d’Ivan Bounine, puis celle du Père Boulgakov, celui qui avait été son père spirituel. De là, il bifurquait jusqu’à celle du prince Youssoupov, s’arrêtait un moment et suppliait le Seigneur d’accorder au criminel le repos de son âme. Il passait ensuite devant le monument de Gallipoli, puis le carré cosaque, songeant à la douleur des combattants vaincus, venus mourir si loin de chez eux. Il ne manquait pas non plus de venir saluer son ami le prince Lvov et sa grandeur d’âme. Enfin, il s’asseyait sur le petit banc qui jouxtait la tombe de Prascovie Nataliévna et se reposait. Un grand bouleau faisait descendre ses branches presqu’à terre et cachait un peu ce coin de Russie planté en terre française. Seuls des oiseaux qui piaillaient troublaient le silence léger qui planait sur le cimetière.
La tombe de la défunte épouse du Père Grigori était toute simple : une butte de terre plantée de fleurs surmontée d’une croix orthodoxe en bois, avec un logement pour mettre une veilleuse à huile. Il restait là à méditer un moment, lui racontant sa vie de prêtre devenue tellement plus dure depuis qu’elle était partie.

Ce jour-là, il était perdu dans ses pensées lorsqu’il entrevit entre les branches qui le dissimulaient quelqu’un qui s’approchait d’une tombe à trois emplacements de là, sur la gauche. C’était un homme grand, immense même, un colosse, blond, la soixantaine peut-être, qui marchait en boitant. Un moment, il tourna la tête dans la direction où était assis le prêtre comme pour vérifier qu’il était seul. Le Père Grigori entrevit l’épouvantable balafre sur la joue ( un coup de sabre ?) et les étranges yeux bleus, d’un bleu tellement pâle qu’ils semblaient blancs, comme ceux d’un aveugle. Cet homme-là, il ne l’avait jamais vu ; le Père Grigori qui avait une mémoire remarquable, malgré ses presque quatre-vingts ans, en était sûr. Peut-être venait-il rarement, ou à des heures où le prêtre était occupé ? Mais, de toutes manières il ne pouvait connaître tous les visiteurs de ce cimetière…

Retournant à ses pensées, il se rappela combien Prascovie avait été dévouée, aimante et trouva, encore plus que d’habitude, les catholiques cruels d’imposer le célibat à leurs prêtres. Cruels et stupides : comment témoigner de l’amour du prochain en se privant de celui du plus prochain qui soit, à savoir celui d’une femme ? Il manquera toujours une dimension humaine au sacerdoce catholique, songea-t-il : celle de la chair. Cette chair que les catholiques sont obligés de réprimer ou de sublimer dans une esthétique plus ou moins païenne… 
Le Père Grigori en était là de ses réflexions, lorsqu’elles furent interrompues par le bruit de sanglots.
C’était l’homme d’à côté qui pleurait. Il était assis sur la tombe en ciment et le prêtre voyait  ses épaules se soulever spasmodiquement.
Habitué aux douleurs qui accompagnent les deuils, le Père Grigori savait en général trouver les mots du réconfort. Mais là, quelque chose le retint de se lever. Sans doute avait-il noté inconsciemment que l’homme, lorsqu’il s’était approché de la tombe, ne s’était pas signé et il en avait déduit que le secours de la religion ne serait peut-être pas le bienvenu… 
Plus que les pleurs eux-mêmes, c’était leur incongruité par rapport à ce que le prêtre avait perçu de l’homme qui le mettait mal à l’aise : le regard, l’allure, la force qui se dégageait de sa personne, la blessure au visage et la claudication, le Père soupçonna un militaire, un dur qui avait dû connaître des souffrances extrêmes. Quelle douleur pouvait mettre un homme pareil dans cet état ?
Mentalement le Père Grigori esquissa une bénédiction vers ce paroissien étrange et, après un salut à son épouse, quitta discrètement son abri et se dirigea vers la chapelle se préparer à célébrer son premier enterrement de la journée.
Le chœur commandé par la famille était déjà là et le diacre Alexandre aussi.

Ce diacre était célèbre dans le milieu russe de Paris : chétif et rabougri, il semblait âgé de plus de cent ans, se déplaçait avec difficulté et oscillait dangereusement lors des longues cérémonies orthodoxes, au point que les fidèles se tenaient en permanence prêts à le ramasser, tant il semblait devoir s’écrouler au premier souffle de vent. Mais cette impression ne durait que jusqu’à sa première intervention vocale chantée où l’on entendait alors une énorme et stupéfiante voix de basse, profonde et puissante comme un tremblement de terre, sortir de ce corps malingre et souffreteux. Ce qui immanquablement faisait naître des sourires dans l’assistance.
Cette cérémonie ne dérogea pas à la règle. Elle se déroula, majestueuse et belle. Et lorsque le chœur entonna «  Le repos au côté des saints… » bien peu purent résister à l’émotion.
On enterrait une dame âgée, une comtesse Almazine, personnalité en vue du milieu russe. L’assistance était nombreuse ; on manquait de place à l’intérieur de la chapelle et une partie était obligée de rester dehors. On finit par fermer le cercueil et l’emporter : une procession se forma jusqu’à l’endroit de la mise en terre.
Les cérémonies terminées, le Père Grigori s’attarda longuement avec la famille et les proches, et lorsqu’il revint vers la sacristie pour enlever ses vêtements sacerdotaux tout le monde était déjà parti.
C’est en faisant un dernier tour dans la chapelle qu’il croyait vide qu’il l’aperçut. L’homme à la balafre et au regard délavé était là.

Il salua le Père Grigori de la tête :
— Batiouchka, je voudrais me confesser…
— Les confessions ont normalement lieu le mardi et le samedi de 14h à 19h.
— S’il vous plaît…
— C’est donc si urgent ? À quand remonte votre dernière confession ?
— Je ne sais pas. Peut-être il y a cinquante ans…
Cela n’étonna qu’à moitié le prêtre. Il fut tenté de surseoir à un entretien qu’il devinait long et compliqué, mais il se ravisa, percevant confusément comme l’imminence d’un danger sur cet homme.
—  Je vois… Êtes-vous croyant au moins ?
— Non, mon Père..  Enfin, je ne sais pas…
— Vous rappelez-vous ce qu’est la confession et à quoi elle sert ?
— À se faire absoudre de ses péchés ?
— Alors approchez… Quel est votre prénom ?
— Procope…  Procope Fédorovitch.
Le Père Grigori s’approcha de l’une des grandes icônes du Christ de la chapelle, se décala sur le côté en lui tournant le dos :
— Agenouillez-vous face à moi et à l’icône, lui dit-il.
« Enfant bien-aimé dans le Saint Esprit, Procope Fédorovitch, commença le prêtre, tu as bien fait de venir à la sainte pénitence : par elle, en effet, comme en un baptistère spirituel, tu laveras les péchés de ton âme et tu seras guéri, comme par une médecine céleste … »
Lorsque le prêtre eut terminé les prières qui, dans le rite, étaient destinées à préparer le pénitent à la confession, il lui posa la main sur sa tête :
— Qu’avez-vous donc de si urgent à confesser qui ne pouvait attendre après une vie entière sans absolution ? 
— Mon Père, j’ai tué un homme hier.
Le Père Grigori avala difficilement sa salive :
— Et qui était cet homme?
— Cet homme avait massacré ma mère, mon père, mon grand-père et rendu folle ma sœur.
— Racontez, mon fils…
— C’était au début de la guerre civile dans mon village en Ukraine, chez les Zaporogues… Dans la région on était tous pour Makhno.
— (Seigneur-Dieu, pensa le Prêtre, un anarchiste ! )
— Le Batko  menait la vie dure aux blancs sur leurs arrières, empêchant Denikine de marcher sur Moscou. Alors le général a ordonné que l’on « fasse un exemple » dans cette population qui cachait, renseignait et protégeait les anarchistes. Un matin un détachement de junkers est arrivé très tôt dans notre village. Nos combattants étaient absents, en campagne contre les blancs, seuls étaient restés quelques blessés dont mon père, les vieux, les enfants et les femmes. Ils ont fait sortir tout le monde des maisons et nous ont rassemblés sur la place du moulin. Puis ils ont dressé dix pieux pointus dont ils ont enduit les extrémités de graisse. L’officier qui les commandait, un type avec des traits asiates, est passé parmi nous sans descendre de cheval et il a choisi dix personnes : « toi », « toi »…. Les junkers s’en sont emparées, les ont empalées sur les pieux et nous ont obligés à assister à leur mort. Il y avait parmi les suppliciés mon père, ma mère et mon grand-père… Ils ont agonisé longtemps. Ensuite ils ont choisi des femmes jeunes et les ont violées. Mais l’officier a aussi pris ma sœur. Treize ans… Tout le détachement lui est passé sur le corps, plusieurs fois ; cela a duré toute la matinée…
— Des blancs ont fait cela ?
— Oui mon Père. Au village de Poulkovine, dans la matinée du 3 mars 1919. On a raconté des blagues sur les aristos, leur sens de l’honneur, leur combat « au nom du Tsar et de Dieu ». Tu parles… À la vérité, ils étaient d’une cruauté abominable, pire que les bolcheviks ! Chez nous on fusillait et on décapitait au sabre les gens importants, les exploiteurs, les chefs, les officiers, mais jamais le Batko Makhno n’aurait permis de telles cruautés, surtout sur des gens du peuple !
— (Peut-être bien quelques prêtres aussi, pensa le Père Grigori). Ensuite ?
— Avant de partir ils ont égorgé tout le bétail, tracé au couteau dans la chair des cadavres la lettre « A » pour « anarchistes » et mis le feu aux maisons. Lorsque nos combattants sont revenus au village, quelques jours après, ils étaient loin et il était trop tard pour les poursuivre. Ma sœur avait perdu la raison : elle ne reconnaissait plus personne à part moi, ne parlait plus, restait prostrée dans un coin, mangeait à peine. Le Batko a appris mon histoire, il est venu me parler au village et m’a proposé de confier Maroussia à l’une de ses tantes, dans son village de Goulaï Polié. Elle y est restée pendant toute la durée de la guerre civile. Comme à quinze ans j’étais déjà très grand et fort, il m’a pris avec lui ; j’ai fait partie de la centaine de cavaliers qui constituaient sa garde personnelle. Durant toutes ces campagnes, à chaque combat, j’ai cherché l’officier blanc aux traits asiates : j’examinais les cadavres, j’interrogeais les prisonniers, en vain. Personne ne semblait connaître cet homme.
— Comment la guerre civile s’est-elle terminée pour vous ?
— Après notre victoire sur les blancs en Crimée, les bolcheviks ont lancé l’armée rouge sur nous dans l’espoir de liquider le mouvement anarchiste ukrainien. Lorsqu’ils sont parvenus aux environs de Goulaï Polié pour tenter de capturer ou tuer Makhno, le Batko qui se remettait de blessures et n’avait pas participé à la prise de la Crimée, a ordonné l’évacuation des civils qui le souhaitaient et la retraite en combattant. De ce jour je n’ai pas quitté Maroussia d’une semelle ; à un contre mille nous leur avons infligé de nombreuses défaites, mais leurs réserves en hommes semblaient infinies. Ils ont jeté contre nous les régiments lettons, puis sibériens. Nous avons fini par céder, mais réussi à passer en Pologne où tout le monde s’est dispersé. Le Batko a été fait prisonnier. Ma sœur et moi nous sommes cachés en Pologne, puis avons traversé clandestinement la frontière allemande. Depuis l’Allemagne, nous avons réussi à entrer en contact avec les anarchistes français, les mêmes qui s’occuperont plus tard du retour de Makhno. Grâce à leur aide, et leur intervention auprès des ministres socialistes du cartel des gauches nous avons pu entrer légalement en France en 1924.
— Aviez-vous toujours la vengeance dans le cœur ?
— J’aurais sans doute réussi à tirer un trait sur ces années terribles, mais j’avais en permanence sous les yeux Maroussia qui perdait tous les jours un peu de son humanité. Son état ne faisait qu’empirer et personne ne pouvait la soigner. Elle passait d’un état d’apathie complète à des crises de folie où elle cherchait se mutiler. Les personnes qui ont essayé de m’aider au début ont fini par renoncer, c’était trop dur. Et à aucun prix je ne voulais qu’elle aille dans un asile de fous. On n’aurait rien fait d’autre que de lui infliger des souffrances inutiles, des électrochocs et je ne sais quoi. J’avais trouvé un travail d’ouvrier chez Panhard-Levassor à Ivry. Pour pouvoir aller à l’usine j’étais obligé tous les matins d’attacher Maroussia sur son lit et de la bâillonner pour que les voisins n’entendent pas ses cris. Et chaque fois qu’en rentrant je la délivrais, que j’essayais de l’apaiser, que je la lavais de ses saletés, je revoyais le visage de cet officier, mon Père. Et ma haine restait intacte.
— Continuez mon fils, murmura le Père Grigori dans un souffle…
— En 39, à cause de ma sœur, j’ai été considéré comme soutien de famille et je n’ai pas été mobilisé. Lorsque la France a capitulé, j’ai décidé que nous partirions en zone libre. Nous avons vécu dans un village des Corbières chez un viticulteur sympathisant du mouvement anarchiste. Ce furent de belles années, malgré la guerre. Les plus belles que j’ai connues.
— Pourquoi cela ?
— Parce que Maroussia s’est mise à aller mieux. Est-ce à cause de la campagne, du grand air, du climat du midi ou du fait que je ne la laissais plus seule ? mais elle a commencé à sortir de sa prison mentale et s’intéresser à ce qui se passait autour d’elle. Un jour, un chaton égaré est venu se réfugier dans ses bras. Je crois que cela a été le déclic : je l’ai vue tout à coup rire pour la première fois depuis des années. Ils se sont adoptés mutuellement et ne se quittaient plus. Une espèce de miracle s’est produit. Elle ne parlait toujours pas vraiment mais commençait à communiquer un peu : quelques mots, des gestes, des expressions… Chez ce viticulteur il y avait pas mal de passage, beaucoup d’anarchistes espagnols. Contre le gîte et le couvert, tout le monde travaillait sur le domaine. Outre la vigne, il y avait un grand potager, un verger, un poulailler, des lapins… Maroussia s’y est mise aussi faisant de son mieux. 
— Mais, votre sœur allant mieux, aviez-vous toujours le désir de vengeance ?
— Elle restait très fragile. Régulièrement le spectre de cet homme réapparaissait  : si je n’étais pas à proximité immédiate, aucun homme qu’elle ne connaissait pas ne pouvait l’approcher à moins de dix mètres sans qu’elle se mette à hurler de terreur, se griffer le visage…
— Vous-même n’avez-vous pas songé à prendre une épouse ?
— Oh, vous savez, les femmes qui se sont approchées de moi se sont enfuies en courant lorsqu’elles ont compris la charge que représentait ma sœur…
— Est-ce la seule raison, mon fils, dit doucement le Père Grigori ?
— La vérité, c’est qu’il n’y avait pas de place dans mon cœur et dans ma tête pour une autre femme. Elle était belle, vous ne pouvez pas savoir, même aux pires moments de sa maladie, lorsqu’elle avait ce regard totalement éteint... Et pour une raison mystérieuse, elle ne vieillissait pas. À quarante ans passés elle ressemblait à une jeune fille : pas une ride, pas un cheveu blanc, des chairs fermes, un teint de pêche… Dès que j’avais un peu d’argent je lui achetais tous les vêtements que je pouvais pour qu’elle soit belle.
— Vos pensées vis-à-vis d’elle, étaient-elles toujours pures ?
L’homme marqua un silence, puis :
— Pas toujours, mon Père, je l’avoue…
— Vos pensées seulement, insista impitoyablement le prêtre  ?
— Seulement les pensées…
— Continuez…
— Nous sommes restés encore deux ans dans les Corbières après le fin de la guerre ; le viticulteur et son épouse étaient devenus nos amis. Malheureusement, ils sont morts en voiture tous les deux dans un accident stupide. Leurs enfants n’ont plus voulu de nous sur la propriété et je suis revenu avec Maroussia à Paris. J’ai trouvé un tout petit appartement à louer dans le XIXe arrondissement et un travail comme veilleur de nuit dans un entrepôt de tapis d’orient. À condition de ne pas sortir, ma sœur pouvait rester seule et la concierge de l’immeuble, une brave femme, s’occupait elle.
— Vous avez fini par retrouver l’officier blanc, c’est ça ?
— Oui, mon Père. Si le temps le permettait, les jours de repos, j’emmenais souvent Maroussia se promener aux Buttes-Chaumont. Et un jour c’est arrivé : alors qu’elle me tenait le bras, au détour d’une allée, elle s’est tout à coup mise à hurler en voyant arriver en face un couple et en désignant l’homme du doigt. Comme elle, je l’ai reconnu immédiatement, sa raideur militaire et ses traits d’asiate malgré ses trente ans de plus. Il n’avait pas changé, juste le crâne qui s’était dégarni. Je l’aurais reconnu même en enfer… Mais voilà, Maroussia terrorisée m’avait lâché le bras et s’était enfuie ; rapidement je ne l’ai plus vue et je me suis mis à courir pour essayer de la rattraper, plantant là le couple étonné. Je vous ai dit que Maroussia ne vieillissait pas : elle courait comme un lapin, alors que moi j’étais handicapé par une vieille blessure. J’ai dû faire le tour des Buttes-Chaumont avant de voir l’attroupement dans la rue de Botzaris. Le corps disloqué de Maroussia gisait sous un camion de déménagement dans une mare de sang… La police était là, le chauffeur gémissait  : « elle s’est jetée sous mes roues, je n’ai rien pu faire..».

L’homme se tut.
— Poursuivez mon fils, poursuivez…
— Elle est enterrée ici, dans ce cimetière…
— Et ensuite ?
— Ensuite je suis retourné tous les dimanches aux Buttes-Chaumont dans l’espoir de le revoir. Et de le tuer… Je dois vous avouer, mon Père, j’ai prié le Seigneur, je l’ai supplié de me permettre de le retrouver. Et il a fini par exaucer mes prières au bout de quatre ans..
— Blasphème !… Seul le diable peut encourager un tel dessein ! Et comment cela s’est-il terminé ?…
— Je l’ai enfin aperçu un dimanche et l’ai suivi discrètement jusqu’à chez lui. Il habitait un immeuble de la rue de Flandres. Alors je l’ai surveillé régulièrement, attendant l’occasion favorable… Et elle s’est enfin présentée hier soir : il est sorti se promener, seul, jusqu’au canal de l’Ourcq. Sur les quais, à cet endroit, la nuit, c’est désert et mal éclairé. Je suis arrivé derrière lui, je l’ai étranglé avec les mains, il n’a même pas eu le temps de crier. J’ai jeté son corps dans le canal ; à peu près à la hauteur du pont levant.
— Qu’avez-vous ressenti ?
— Un soulagement… Et un grand vide aussi : cette fois Maroussia était vraiment morte…

L’homme se tut à nouveau. Un long silence s’installa ; le prêtre, désemparé, jeta un coup d’œil circulaire aux icônes, semblant quêter leur aide. Elles étaient là dans la pénombre dorée de la chapelle comme autant de présences visibles et invisibles. L’homme sanglotait à nouveau. Le Père Grigori médita un moment.
— Je pense, mon fils, que vous avez assez souffert, aussi je vais vous donner l’absolution. Au regard de Dieu vous serez quitte, mais pas vis à vis de la justice des hommes, souvenez-vous en. "Que Jésus Christ, notre Seigneur et notre Dieu, par sa grâce, sa miséricorde et son amour pour les hommes, te pardonne, mon enfant, Procope Fédorovitch, toutes tes fautes ; et moi, son indigne prêtre, par le pouvoir qu'il m'a donné, je te pardonne tous tes péchés et je t'en absous, au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit. Amen." Va désormais…

L’homme sortit de la chapelle et le Père Grigori le regarda s’éloigner : l’assassin de Petlioura a bien été acquitté, pensa-t-il…

Quelques temps plus tard, le même jour, le 12 mai 1957, on retrouva dans le canal de l’Ourcq le cadavre d’un certain Timour Oussov, ancien officier dans l’armée blanche, mort par strangulation, et dans un appartement du XIXe arrondissement celui d’un autre Russe émigré du nom de Procope Koulpine, suicidé d’un coup de revolver. On ne put jamais élucider la mort du premier ni comprendre les raisons du geste du second. Et personne ne fit de lien entre ces deux morts.
Seul un prêtre orthodoxe de Sainte-Geneviève-des-Bois aurait pu l'établir. Mais il était tenu par le secret de la confession.


Fréderic Spassky.


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samedi 27 février 2010

Sally pour la vie. (Sandro)


Sally est souvent agaçante, il faut bien le dire.
Ma Ford Thunderbird filait un petit 55 miles ( ce n'était pas le moment de se faire prendre au radar), on venait de dépasser Austin (Texas) et par la fenêtre ouverte, l'air était d'une douceur écoeurante. Le soleil était blanc comme une soucoupe et on y voyait loin, mais pas jusqu'où Jeff était parti.
Sur le siège du mort, Sally reniflait bruyamment comme une gamine morveuse, en sirotant une canette de Coca. Je suis de ceux qui pensent que les gens qui boivent du Coca en roulant devraient être pendus.
-Ma conversation t'ennuie, c'est ça?, lâcha-t-elle.
-Tu n'as aucune espèce de conversation, j'en ai peur. Mais tu es charmante quand même, ai-je dit pour avoir la paix.

La paix, c'est ce après quoi j'ai couru une bonne partie de ma vie, sans l'atteindre autrement que de loin, évidement. Les choses auxquelles on aspire sont celles qui reculent à mesure qu'on chemine vers elles, ça fait un bon bout de temps que cela fonctionne ainsi, et pour un paquet de gens.
Sally essayait une nouvelle fois de se maquiller dans le courant d'air de la fenêtre ouverte, avec ses cheveux qui faisaient des vagues, comme une queue de comète. On venait pourtant de quitter un motel 30 miles auparavant, où elle s'était enfermée près d'une heure dans la salle de bain. Plus les femmes vieillissent, plus elles passent de temps dans leur salle de bain.
Finalement, c'est peut être là qu'il faudrait les enterrer.
J'étais en train de deviser sur le thème de la délectation morose, quand un serpent a traversé la route. Comme un gamin, j'ai donné le coup de volant pour faire l'écart nécessaire pour l'écraser. Ca a fait un flop-flop un peu écœurant dans le passage de roue, et dans le rétro, je l'ai vu se tortiller sur place et battre l'air pour rien. Et puis il a disparu de mon champ de vision.

Mais une qui était toujours là, à portée de main et de regard, c'était bien Sally. Tout à l'heure, quand elle avait débarqué au milieu de la nuit dans mon bungalow sur 57 th drive, je venais de finir la manuscrit de mon vingtième roman. Ceux qui n'ont jamais connu cette délivrance ne peuvent pas comprendre. J'avais pris une bonne cuite au gin-tonic pour fêter ça, seul avec ma vieille machine à écrire Jappy pour témoin. On ne devrait jamais se saouler complètement , au cas où il faudrait ressortir. Aller à l'hôpital, ou quelque chose de ce genre.

Mais ce qui a frappé à ma porte, vers les 3 heures 30 du matin, c'était pire que les urgences de l'hôpital. C'était Sally, échevelée, des traces de mascara violet sous ses yeux mouillés. Et en même temps, l'œil noir et déterminé que je lui connais, celui des jours où c'est une vraie malchance que de la croiser sur sa route.

J'étais un peu parti, j'avais du mal à accommoder, mais j'ai rassemblé ce qui me restait de lucidité. J'ai bien senti que c'était préférable.
Sans qu'elle n'ait rien dit, à la voir plantée là dans mon salon, ses jambes interminables sur ses talons hauts, j'ai compris que les ennuis étaient de retour. J'ai vaguement pensé "pourquoi moi?", mais en même temps, je savais déjà que c'est le genre de question qu'il est vain de se poser.
Pourquoi moi? Sans doute parce que j'ai une tête de destin. Sans doute aussi parce que j'ai une bagnole avec un grand coffre et que je ne pose pas de questions.
Elle était allée directement au frigo se servir un scotch. C'est ce geste qui m'a rappelé que c'est pour ça que je l'avais virée de chez moi, il y a vingt ans. Elle en avait alors dix-neuf, était prétendument étudiante en lettres, mais ça m'avait toujours paru improbable. Pour elle, les lettres, c'était de l'hébreu. Elle était sauvage, vive et animale, et me besognait gravement sur le tapis du salon quand je rentrais épuisé du boulot. Elle prétendait même que j'étais le premier, mais ce n'est pas la sensation que j'avais eu à cette époque.

Après moi, elle s'était mariée précipitamment avec Jeff, un type qui faisait dans le pétrole, avait une Oldsmobile, les cheveux et les idées courtes, mais le portefeuille ventru. Quelque chose entre la routine et la fatalité, un truc dont on n'avait plus jamais reparlé. Elle m'invitait de temps à autre à dîner dans leur grande maison près des derricks, dans le clos privé des patrons. Celui où, à force d'arrosage, ils arrivent à faire pousser de la pelouse au milieu des crotales.
Je frappais alors à l'huis plaqué or, elle m'ouvrait en déshabillé qui ondulait dans le courant d'air, disait qu'elle était horriblement en retard et criait: "Jeff, il est là. C'est Sonny, mon meilleur ami".
J'ai toujours trouvé le terme exagéré, et du reste, il allumait un éclat de méfiance dans l'œil terne du dénommé Jeff. Le reste de la soirée se passait toujours à répondre à ses questions pertinentes, du genre: "Ecrivain, c'est pas un peu un boulot de pédé, ça?" .
Ou encore: "Je comprends pourquoi Sally vous a plaqué, mon vieux. Elle, c'est le plaqué or son truc, pas les pisse-copies". Il manquait alors de s'étouffer dans son rire gras et il me fallait attendre minuit pour que je puisse enfin sortir, en griller une dans le jardin et remonter dans ma voiture en me demandant: "pourquoi moi?".

Mais cette nuit, dans mon bungalow, entre deux sanglots brefs et une rasade de Jack Daniel, Sally avait fini par me dire que Jeff était à présent dans le coffre de sa voiture, dans des sacs poubelles, qu'il ne sentait pas bon et qu'il n'attirerai désormais plus que les mouches.

J'ai vaguement levé un sourcil, mais guère plus. Alors, sans s'arrêter, comme un torrent, elle a raconté. Comment elle avait lâché deux crotales dans la salle de bain aux robinets plaqués or. Combien la dernière douche de Jeff fut une belle surprise. Comment elle l'a regardé, le soir venu, gonfler et virer au violet, gasper pour chercher l'air comme un poisson rouge qui n'a plus d'eau. Comment elle a pu l'avoir à sa merci la soirée durant et lui dire ses vérités. Combien il avait gâché sa vie, à quel point elle en avait marre de ses histoires furtives avec ses secrétaires.

Je la regardais et je me demandais comment ont pouvait avoir une telle haine. Pourquoi ne pas avoir pris un 38 Spécial, comme tout le monde, en prenant bien soin de nettoyer les murs après. Mais je n'ai rien dit, parce que les éruptions volcaniques de Sally sont intermittentes mais fulgurantes, et aussi parce que j'étais hypnotisé par le bout pointu de ses bottines en lézard violet. Je me disais qu'un coup bien placé de ces trucs là n'arrangerait rien à ma situation.
J'ai quand même émis une vague idée de surprise, mais pas une protestation, non. J'ai juste fait part de mon étonnement, ajouté que cela semblait pourtant gazer entre eux. Le mois dernier, invité à dîner, j'étais arrivé chez eux un peu en avance et entré par la véranda ouverte. Pour la trouver debout, jupe retroussée, épinglée par Jeff contre le frigo.
Elle m'a répondu, énigmatique:
"Celui qui a craché son venin périra par le venin".
Je n'avais pas insisté et essayé de réfléchir à la marche à suivre. Avoir écrit vingt polars, dans ces cas-là, ça n'aide pas.
Je n'avais pas pitié d'elle, non. La seule personne sur laquelle j'aurais pu m'apitoyer, c'était moi, et j'avais dépassé ce stade depuis longtemps.
J'ai procédé au transfèrement du colis de sa voiture jusqu'à la mienne et pris la direction du Nord, vers Austin. C'était une idée de Sally, ça, filer dans le désert. Moi, j'estimais que c'était une erreur, que c'est encore en ville qu'on s'en sortirait le mieux.

Vers 6 heures du matin, on avait déjà croisé trois voitures de flics, et elle avait voulu s'arrêter dans un motel prendre une douche et réfléchir. Là aussi, j'ai rétorqué que ce n'était pas une bonne idée, que les motels étaient farcis de caméras de surveillance et que les cartes de crédit laissent plus de traces qu'un sanglier dans une battue.
Mais j'ai juste dit cela comme ça, sans insister. Pour le bon ordre, histoire de ne pas être pris pour un con jusqu'au bout.
Après, on a roulé une heure et demi environ, vers une hypothétique décharge à ciel ouvert que Sally connaissait -Dieu sait pourquoi- pour essayer d'y larguer notre colis.
Arrivé là bas, il avait plu et la Buick enfonçait dans une cendre grise et gadouilleuse du plus bel effet. Avant qu'elle ne soit totalement plantée, on est descendu inspecter à pied, on enfonçait jusqu'au dessus des chevilles.

Le coin avait changé, parait-il, et il y avait à présent un grillage de trois mètres de haut qui ceinturait les immondices. Des corbeaux étaient nichés sur les poteaux et contemplaient le désastre d'un air indifférent. C'était aussi le rendez-vous des chats sauvages. Deux d'entre eux nous ont regardé et flairés de loin: ils avaient l'air d'en savoir plus sur notre destin que nous-mêmes.
Et puis est arrivé l'autre idiot, une espèce de vigile improbable et grassouillet, en treillis et casquette, bardé de talkie-walkie, de bombes lacrymogènes et de torches, tenant un doberman qui tirait salement sur sa laisse. Je l'ai remarqué.
"Eh, les amoureux", qu'il a lancé à cinq mètres. "Si vous cherchez un coin tranquille pour vous tripotter, c'est pas ici".
Il était à présent à moins de deux mètres, j'entendais son souffle court et il a marqué un temps, comme les vieux acteurs.
Puis il a ajouté: "Ou alors, faudra pas être égoïste et partager un peu, pas vrai, ma jolie?". Il ricanait tout en ouvrant la braguette de son treillis, et j'ai pensé au trou que ferait une balle de 38 entre ses deux yeux porcins. J'avais pris un petit Rüger Stainless à 5 coups avec moi, au cas où.
Heureusement, l'envie m'a quitté très vite et j'ai tiré Sally à bout de bras, avant qu'elle ne lui fasse sauter les orbites avec ses ongles mauves. A tout hasard, j'ai crié bien fort "viens Helen, on rentre à San Francisco". Car ça en faisait encore un qui nous avait vu et il valait mieux brouiller les pistes.

Revenu à la voiture, j'ai mis le cap vers le sud, c'est-à-dire d'où l'on venait. C'est ce qui me semblait le plus raisonnable. Sally ne disait plus rien, je crois que c'est là qu'elle a compris qu'elle ne s'en sortirait pas.
Elle relevait à peine la tête quand on croisait la "Highway Patrol" et ne reniflait plus. En fin d'après-midi, elle a voulu s'arrêter de nouveau dans un motel.
J'ai dit oui. Dans la chambre, elle a fouillé dans le minibar, s'est jetée sur le lit et s'est mise à dérailler. Elle me disait que Dieu aussi se demande ce qui lui arrive. "Il est comme nous. Il regarde nos cadavres avec détachement. Il n'existe pas, puisqu'il ne se rend pas compte qu'il existe".
Et puis aussi, comme une gamine, elle m'a demandé comment c'était, le paradis, et s'il y avait du Bourbon.
J'ai répondu: "Je ne sais pas, on verra sur place".
Mais elle n'a pas ri.
Sans transition, elle s'est déshabillée, s'est mise à quatre pattes sur le lit et m'a demandé de la baiser. "Vas-y, et fort. Cogne, sinon, je ne sens plus rien".

J'ai cru entendre alors ce qu'elle ne disait pas, mais on n'est jamais sûr, évidement. Je suis allé vers le téléphone, j'ai arraché le fil, et lui ai lié les poignets et les chevilles aux barres du lit. Elle maugréait toujours d'une voix sourde "oui, vas-y, cogne ta salope", quand je lui ai brusquement plaqué l'oreiller sur la tête, fort et longtemps. Elle s'est un peu débattue, mais moins fort et moins longtemps que je ne l'aurais cru.

J'étais calme et j'avais vaguement le sentiment d'avoir repris le contrôle, que les ennuis s'éloignaient. Elle, c'était redevenu la petite fille qu'elle avait du être avant toute cette chiennerie. Tout de même, à présent ça faisait comme une étrangère dans la chambre, Sally. Une qui viendrait d'un pays lointain et à qui on n'oserait même pas adresser la parole.

Je l'ai chargée dans le coffre de la Buick, où il restait encore un peu de place, et j'ai roulé vers le sud. Dans le radio-K7, Bruce Springsteen chantait "Darkness on the edge of town" et ça disait:

"Everybody's got a secret, Sonny,
Something that they just can't face
Some folks spend their whole lives trying to keep it
They carry it with them every step that they take
Till some day, they just keep it loose
Cut it loose or let it drag'em down
Where no one asks any questions,
Or looks too long in your face
In the darkness on the edge of town".(1)

Au crépuscule, le ciel s'est barré de rouge au dessus de la route. Puis le rouge s'est mis à clignoter, comme des gyrophares. Au loin, j'ai vu quelque chose qui ressemblait tellement à un barrage de flics que c'en était un. Au moins trois voitures en travers. Il m'est revenu cette phrase de K. Dick: "La réalité, c'est ce qui continue d'exister quand on a cessé d'y croire".

Le "boss" chantait à présent

"Tonight, tonight, the highway is bright
Out of our way, mister, you best keep
'Cause summer's here and the time is right
For racing in the street".(2)

Ce fut comme un signal. J'ai détaché ma ceinture, écrasé l'accélérateur à fond, mis les mains bien à plat sur le volant, et j'ai attendu que ça vienne. Avec sur mes lèvres ce rictus que je connais bien, parce que je l'ai eu le plus clair de ma vie. Celui qui semble dire: "j'ai fait de mon mieux, mais ce n'était pas assez".

Sandro


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Crédit graphisme: "Melissa", par Duran.
(1): Bruce Springsteen, "Darkness on the edge of town", 1978 Colombia Records
(2) Bruce Springsteen, "Racing in the street", 1978, CBS/ Colombia

vendredi 5 février 2010

Henri (D. Furtif)


Il était sourd. Le fracas des couleurs du couchant là-bas, l’étendue rectiligne du marais plaqué sous le vent, il n’entendait rien. Sa rage muette scandée par les battements de cœur l’aveuglait. Dressé sur le pont de la Petite Ceinture, ce canal-limite entre les coteaux plantés de vignes et l’étendue libre du marais ouvert sur la Gironde, immense couloir vers là-bas, très loin.
Pas un pas de plus, cloué sur le pont, noué par la colère, il ne peut aller plus loin, comme retenu à la frontière, l'espoir devenu zone interdite.
Chaque hiver le gel vient figer son marais dans un quadrillage de glace et chaque hiver, enfant avec ses sabots, puis plus tard adolescent, la brouette chargée de pierres, il libère l’eau qui part vers la Gironde. Le choc sourd de la lourde pierre et la zébrure de la glace brisée en éclair qui s’éloigne. Il aimait cette orgie de sons et de couleurs, cette libération de son marais ; elle lui permettait de reporter au printemps suivant son obsession d’enfant. On n’enferme pas mon marais. On laisse courir l’eau. L’eau sur laquelle je partirai.

Aisés ou misérables les enfants de Gironde, en ce début de siècle, sont tous des esclaves. Les esclaves de la vigne. Les adultes, eux, ne fut-ce que le temps d’une hésitation, d’un arrêt pour souffler, ont tous eu, au moins une fois, le droit de se poser la question.
Et si je partais ?
Mais pas eux. Les torgnoles et le vîme* sur les jambes les clouent à leur condition.

Heureusement pour eux, (ou malheureusement), le diable est venu ; le curé lui, leur aurait plutôt mis le nez dans la glaise. Tout de noir vêtu lui aussi, mais en civil, l’instituteur a distillé son poison pendant les deux années du cours moyen. La leçon d’histoire bornée à la ligne bleue des Vosges ne leur offrait que des émotions embrigadées et peu propices au rêve ; celle de Géographie, en revanche, une vraie boite de Pandore. L’instituteur avait mis le feu : le Tonkin, Chandernagor, les éléphants du Cambodge, le Congo, et des encadrements de photos repeintes du Sahara. Comme le prêtre à l’autel, singeant son cérémonial, le maître ouvrait sa réserve et là, les enchantements magiques. Le Petit Henri s’y était brûlé la cervelle, à jamais.
À dix ans, la plaie ouverte du rêve le resta pour toujours. Le monde imaginaire des enfants n’était pas le sien. Ce pays d’ogres et de fées mis à la sauce d’anges gardiens, de Vierge-maman et de Dieu-gendarme par les soins du curé n’était pas le sien. Lui c’est au marais qu’il avait ses dévotions, ses offices et ses vêpres, son espérance et sa foi. Il y mettait aussi ses colères. En ce début de siècle, Bordeaux étaient le grand port de l’Afrique et la Gironde le boulevard des cathédrales de cordages et de toiles chargées de café, de bois, de cacao et – qui sait : de nègres cannibales ? Par temps clair on apercevait des marins dans les haubans. Ils avaient vu, eux. Il aurait voulu leur parler, entendre dans leur voix les éclats de la lumière des tropiques. Ils avaient vu la forêt vierge, les crocodiles et les lions. Les pâles gravures du maître s’animaient de toutes les couleurs qu’il leur prêtait. Il étouffait de rêve. Un autre aurait trouvé son bonheur dans cette contemplation. Il en crevait.
Quand les grands voiliers repartaient vers l’Ouest, il restait jusqu’au soir à se bruler les yeux à discerner leur silhouette dans le soleil. Il en pleurait de douleur et de dépit. Il implorait à voix haute, seul, debout en équilibre sur la margelle du pont pour les voir plus longtemps, pour les voir encore, plus loin ; là-bas où il aurait voulu déjà être. Comme il aurait voulu grandir plus vite !

Trois ans, pas plus. Ses parents, il le savait, allaient le mettre en apprentissage. Plus vite que les autres, il s’était trouvé un métier: il serait marin. « Henri Marin, marin. » Ça sonnait bien. Il partirait ; il se le promettait. Pour cela il faudrait trainer le père Marin à Bordeaux. Deux jours de marche ! Trois ans pour imaginer un truc.



Chez les Neveu son père était ouvrier agricole ; lui, Henri, ne le serait pas. Chaque soir en rentrant de l’école il faisait un crochet jusqu’au pont vers le marais pour voir passer les bateaux dont il avait aperçu la mâture à travers les arbres. En bas, aspiré par son rêve qui passait, indifférent, il s’engageait sur l’étendue plate, sautait les fossés, toujours plus près, toujours plus loin de la Petite Ceinture, cette frontière entre le monde de la vigne, du labeur et des contraintes et celui, ouvert, du marais des grandes virées, du regard sans obstacle et des bateaux, là-bas. Rentrer toujours trop tard, c’était sa manie. Non pas que l’on fût inquiet. Mais on enrageait un peu de voir les tâches ingrates, réservées aux enfants, s’accumuler de jour en jour. La punition les transformait en une énorme obligation de travaux forcés.

Les jours et les bateaux passaient comme un cadran géant qui comptait le poids des rêves inassouvis. Sa mère morte, son père décidait de tout. L’enfant était tout petit quand un contrat de misère avait conduit son père jusqu’à la ferme des Neveu qui l’avait embauché. Les parents, un fils un peu malingre avec sa femme, une fille mariée à un marchand de vin toujours sur les routes, et une dernière de l’âge d’Henri qui courait les vignes et le marais avec lui depuis son enfance…On manquait furieusement de bras chez les Neveu. Le père épuisait sa quarantaine au labour derrière son cheval, le gendre assurait la vente du vin, mais le fils… Il tombait en sueur, le souffle court, depuis qu’un brouillard d’avril l’avait chopé dans la grande pièce du Pontet. Les bouillottes et les grogs n’y pouvaient rien. Sa femme rieuse et pleine d’allant le taquinait sans méchanceté :
— Va pas attraper froid, va falloir que tu sois chaud ce soir mon poulet !
La mère Neveu venait faussement se joindre à ses embellies égrillardes :
— Et bien mon Domi, ta petite femme en a bien de la tendresse pour toi »
— Oh mais c’est pas «mon poulet» que je devrais dire mais « mon coq », hein ? «Mon coq » !
La quinte alors se déclenchait, celle du coq asthmatique qu’il était devenu… Son père, sa mère, sa femme, ses sœurs et même l’ouvrier à la grande table commune des repas éclataient du rire qui tue. Un soir d’été sur un banc, à des voisines, la mère, un peu chaude des grands verres de vin frais, avait lâché sans amertume excessive, comme pour désamorcer les cancans :
— Avec un gendre toujours sur les routes et mon moitié crevé de fils c’est pas demain que je serai grand-mère...
— D’ici que ce taupat* d’Henri gagne la course ! Va falloir que je surveille ça.

Un contrat de misère avait accueilli Henri et son père dans une maisonnette dont la propriété leur avait été reconnue, devant notaire, en échange du travail dans la vigne. Un potager et un goret dans son cabanon attenant, tel était le royaume. La guerre approchant à grands pas, les affaires florissaient, les prix montaient, la maisonnette elle s’enfonçait dans la gêne. Le prix du travail agricole ne suivait pas celui des produits. Les pieds de vignes toujours aussi nombreux et toujours aussi bas. Les affaires du gendre ayant permis d’acheter un deuxième cheval, l’ouvrage pour Henri ne manquait pas
Les deux cochons du patron et le leur, un potager, deux chevaux à panser, la basse-cour des patrons, les cavaillons* à tirer, les charrettes à conduire, le foin, les joncs, les vîmes – sa dernière année d’école, il ne la passa pas à discuter des trafiquants d’ivoire avec son instituteur : on lui fit porter la sulfateuse dans l’urgence d’un printemps pourri. L’hiver précédent, le patron avait inauguré une nouvelle conduite à son égard. Auparavant tout se passait comme si le gamin ne travaillait que pour aider son propre père…Peu à peu la fiction s’était vidée au profit d’une réalité bien plus amère : le contrat impliquait tacitement que lui aussi travaille.
Comme rien n’était écrit de cette obligation, rien ne l’était non plus de son salaire. Comme beaucoup d’enfants à cette époque il devint écolier-valet de ferme et, progressivement, valet de ferme tout court. Sentant confusément que toute amélioration de la condition de son fils conduirait à une dégradation de la sienne, son père se prêta sans mal à cette confusion.
Adieu Chandernagor…
Cloué comme un serf au fond des rangs de vigne, ses rêves de bateau et de grand départ amusaient maintenant toute la maisonnée, au grand plaisir du moitié crevé qui faisait un peu relâche désormais dans son emploi de ridicule.

Son rêve à longue haleine, entretenu depuis des années, s’était transformé en un refus brutal et moqueur de tous ceux qui peuplaient son monde. Les arguments longtemps ressassés, les « ça ne vous coûtera rien » et « je ne vous coûterai plus jamais rien »….avaient été écrasés par les « tu dois rester ici ».

Sur le pont, il le criait et le hurlait intérieurement.
« Tu dois rester ici »
« Mais pourquoi ? »
On l’avait laissé sortir, sachant très bien où il allait. Il vomissait son chagrin. Il piétinait sur la route longeant le canal. Qu’avait-il fait de mal ?

Les années dix se succédèrent dans l’excitation mêlée d’angoisse de la marche à la guerre .Un sablier besogneux lui bâtissait un fiasco à la mesure des espoirs déçus. Il enrageait de vieillir et de grandir. Il en vint à ne plus finir ses assiettes. À quatorze ans ! Chaque jour en plus, chaque centimètre gagné, chaque kilo pris l’éloignaient de ses rêves de mousse débutant sur les navires, partant pour là-bas, sans lui. Son rêve disparu le rongeait plus encore avec son poids de rancœur et d’occasions perdues. Il en perdait le sommeil. Heureusement la ligue des adultes veillait à l’étourdir de tâches. Le Maître, les siens et même son propre père se relayaient dans une surveillance de chaque instant, alimentant la longue liste des brimades. Henri dans une quête incessante recherchait les instants de solitude ; il endurait tout sans protester se forgeant un caractère de plus en plus renfermé. Il y gagna ce regard absent, fuyant et ce geste hésitant des mains sur la tête ou masquant les yeux, transmis plus tard à son enfant.
Rien n’aurait pu l’empêcher de retourner, aussi souvent que ses gardiens l’oubliaient, sur la rive du marais, contempler, chercher, se faire mal aux yeux à les suivre au fond. Comme il aurait voulu en être ! Les années passèrent.

L’été quatorze fut très beau. La vendange serait belle. Henri Marin trimait quand se produisit un premier miracle. Quand les choses tournent bien, il ne faut pas aller contre. Dans une ville inconnue des Balkans un archiduc fut liquidé par une bande qui lui en voulait. Sautant sur l’occasion, la bande de l’archiduc attaqua la bande du tueur, mais les copains des copains des coquins en avaient eux aussi (des copains…). En trois semaines le père Marin, Dominique le poitrinaire, Denis le marchand de vin, se retrouvèrent soldats, et le père Neveu, à la tête d’une grosse exploitation viticole avec deux chevaux, quatre femmes et Henri. Le malheur et non le hasard voulut qu’un accident stupide le rendit infirme juste avant les vendanges. Les autres, là-bas au Nord couraient à la mer et s’enterraient dans la boue, très, très loin de Berlin. Henri aurait pu être le roi de la ferme. Sans nouvelles, les femmes se cabraient, elles auraient pu s’en remettre au jeune homme si un destin tordu ne s’en était mêlé.


Le marchand de vin avait deux frères. Un plus vieux, marié et un plus jeune, Arnaud. Lui, le cadet toujours sur les routes, à la mort des vieux, l’aîné, resté à la ferme avait écopé de la garde du plus jeune, un beau gaillard de vingt-deux ans complètement attardé. La loterie de la dive bouteille frappe partout : pas de difformité, mais six ans d’âge mental. On ne pouvait le laisser seul, Nono. La grande rafle européenne d’Août quatorze l’avait heureusement épargné, mais ramené à la maison de sa belle-sœur qui, laissée en déshérence par son mari le voyageur, trouvait un peu saumâtre de se voir encombrer d’un enfant de vingt deux ans, elle qui n’en aurait pas. Elle en ressentait de l’amertume et une grande tendresse pour son mari. Denis n’élevait jamais la voix et, sans aucune rudesse, ne savait quoi inventer pour lui faire plaisir. Ces deux là s’aimaient, et sa façon d’être toujours parti, c’était sa manière à lui de ne pas courir le risque de la mettre enceinte, de ne pas lui transmettre la tare. Elle ne pourrait jamais regretter cette soirée de gerbaude* où elle lui en avait tant fait qu’il n’avait pas eu la force de résister. Il était beau, il voyageait, il savait conduire, il avait un camion !
Début Juillet quatorze, au courant de ce qui se passait à Sarajevo, un des rares à avoir compris, en urgence il était revenu au village et, sur les chemins de pierres blanches, on les avait vus tous deux, sa femme et lui, aller et venir, tourner et revenir, entrer dans la grange et en ressortir. Démarrer à la manivelle, échouer, recommencer. La perspective de partir sur les routes tous les jours, de participer au chargement des tonneaux n’effrayait pas Lucienne. Elle entrait dans le XXè siècle à la demande de son mari qui l’aidait dans ses premiers pas. Bien peu autour d’elle auraient pu s’en vanter… La question du permis de conduire ne se posait pas, il était urgent d’en être capable.
La mobilisation générale placardée en mairie, le garde champêtre dans tous les villages, les feuilles de route de son frère et de son mari arrivèrent le même jour sur la table. Ils partiraient tous les trois dans cinq jours à Bordeaux, elle au volant. Pas question de passer par la nationale, on prendrait comme d’habitude. Dans le pays, l’occasion rare de se rendre à la grande ville ne se comprenait pas sans emprunter la voie la plus importante. Chez ces gens-là habitués aux voyages fréquents on voyait différemment.
Un ami, du coté de sa famille à lui, commandait une barge sur la Gironde. La machine à vapeur crachait beaucoup mais sa cargaison habituelle ne s’en plaignait pas. Les lourds tonneaux de Médoc supportaient mal les routes cahoteuses. Lui, il les amenait jusqu’au flanc des navires hanséates, au milieu du fleuve, à la grande satisfaction des capitaines à qui il épargnait la remontée tirée par un remorqueur jusqu’à Bordeaux.
Ils feraient donc ainsi. À peine sorti de la ferme, ils piqueraient sur l’estuaire à l’embarcadère de la Belle étoile, le bac à fond plat uniquement chargé d’un camion vide prendrait le goulet entre l’île Nouvelle et l’île Bouchaud et de là filerait sur Pauillac. Elle l’avait fait si souvent ce trajet, refusant de le laisser partir seul dans un caprice jaloux de femme heureuse.
Pauillac, Saint Laurent, Castelnau jusqu’à Bordeaux sur les quais où se traitaient les affaires. Elle était belle, les Chartrons avaient su lui dire. Cette fois ils s’arrêteraient avant, à l’institution pour débiles de Mérignac qui avait recueilli Arnaud depuis quelques jours. Elle rangerait le camion dans la cour de l’institution où ils passeraient la nuit. Au matin, son frère et son mari partiraient à la caserne de Bordeaux à pieds, lui évitant la conduite en ville et elle repartirait reprendre le bac à Pauillac en compagnie de Nono.
Comme elle avait su être intraitable avec elle-même pour apprendre en accéléré ce qui demandait des semaines aux autres, elle fut obstinée à exiger qu’Henri les accompagne. Elle ne pouvait imaginer confier la manivelle à Nono qu’elle ne connaissait pratiquement pas et encore moins le mettre aux commandes à cet instant :
« Il va noyer le moteur, ou accélérer ! »
« Imagine qu’il embraye avec moi devant ! »
« Tu as souvent demandé à Henri de tourner la manivelle quand j’étais occupée ailleurs, il sait faire. Combien de fois je l’ai vu la tête dans le moteur »
Il n’y avait rien à redire. Denis connaissait son frère et savait bien qu’ils ne seraient pas trop de deux.
Henri fit le voyage à l’arrière en compagnie des bidons d’essence. La traversée de la Gironde à l’aller comme au retour lui offrit l’occasion d’approcher pour la première fois les énormes cargos. Il les entendit grincer et frapper l’eau de leur proue. Il enragea du vacarme de la machine à vapeur. Sinon, la route ne fut qu’une succession de cahots incessants dans un nuage de poussière. Au retour il monta devant, Nono au milieu. À sa belle-sœur, à Henri, aux deux, il parlait tout le temps. Il ne disait rien mais il parlait. Il inventait des réponses même sans question. Le soir venu, malgré la lourdeur de l’humeur des quatre femmes, il fit régner une ambiance de vivacité joyeuse par son bavardage incessant. Le père stupéfait ; à la fin, n’y tenant plus la mère lui dit : « Mon garçon tu me casses les oreilles »
Il se tut aussitôt sans paraître lui en tenir rigueur.
Qu’allait-on faire de lui ? Une conjuration d’échelles, d’objets tranchants, de cataclysmes possibles interdisait qu’on le laissât seul. Dès le lendemain les femmes se joindraient aux hommes pour sulfater. Fort comme un Turc, Nono porta sa sulfateuse comme le Père.
« On va arriver à en faire quelque chose »
Au bout d’une heure on changea un peu d’avis quand un Nono, bleu, revint refaire le plein. Il ne visait pas exactement les feuilles. La terre entre les rangs, un oiseau qui passait, les papillons, tout fut traité. Ce ne fut pas tout. De la tonne, sur la charrette, pleine de liquide, au cheval, à l’avant, il y avait bien peu. De l’idée de la tonne à l’idée du cheval. Aller de l’une à l’autre fut très court dans l’esprit vif, cette fois-ci, de Nono. Henri bondit du fond de son rang, abandonnant sa sulfateuse pour courir plus vite. Le cheval tentait vainement de se défaire de la charrette bloquée à l’arrêt, retenu par les courroies aux brancards. La croupe de Popaul, toute bleue, amusa le village pendant des semaines.
Peu à peu Henri fut en charge de surveiller Nono.
Sa nuisance étant directement proportionnelle à l’importance du travail en cours, ils se retrouvèrent peu à peu hors de la vue des autres. Alors que le monde se noyait dans les fleuves de sang du front russe, de la Marne et de la course à la mer, à Rignac, Henri connut son âge d’or. Il fallait suivre et empêcher. Interdire, pas question. Tous avaient admis qu’on n’interdit rien à un colosse de 22 ans. Seuls la voix et les yeux d’Henri limitaient la casse.
Remettre Henri à la tâche c’était augmenter la casse. Pourtant la surveillance ne pouvait pas tout : l’esprit inventif de Nono leur fit connaître le monstre vert d’Aout et la chute de Septembre.

Les canaux du marais et la Gironde, au loin, étaient une incitation permanente à la navigation. Une vieille barque oubliée dans la grange fut découverte par notre fouilleur. Il fallut la sortir, Henri lui faisant remarquer qu’elle était trop vieille et les lattes disjointes, la barque faillit être remisée, mais un voisin malencontreux… :
« Il faut la remettre en eau ta barque…et la calfater avec du goudron ensuite. »
Une demi-journée de seaux tirés du puits commun dressa une dizaine de voisins furieux contre la nouvelle marine Nonolaise. La déconvenue ne l’occupait jamais longtemps : si l’eau ne pouvait venir à la barque…
Que n’avait pas fait Henri en l’invitant à sa ballade quotidienne au pont de la Petite Ceinture ! Il y avait là toute l’eau qu’on voudrait. Sept cents mètres ! Une barque qu’ils avaient mis une journée entière à extraire de la grange !
Retrouvant le geste millénaire des dresseurs de pierres, Nono retira du bûcher une dizaine de rondins. Le fils d’Henri, André, 40 ans plus tard, soutiendra à Globule que son père n’avait pas été pas étranger à cette redécouverte. Y aurait-il un gène de l’Histoire ancienne ? La barque poussée, roulée sur les rondins si tôt dépassés si tôt remis, en plein été quatorze, la vie à Rignac n’était pas que triste. La vitesse de l’équipage et un « non » catégorique à toute éventuelle traction animale assurèrent une tranquillité d’esprit générale. D’aucuns vieillards renoncèrent à leur sieste pour suivre le chantier mobile. La dernière étape se réduisait à laisser glisser le navire dans l’eau, très basse en été, du canal.
L’eau gonflant lentement les fibres, on aurait pu en rester là si la malveillante incurie des Ponts et chaussées n’avait laissé sur le bord de la route le chargement entier d’un camion de goudron. Un essieu cassé avait conduit une dizaine de bidons sur le bord de la route. Une chose avait été de réparer le camion, une autre en serait de récupérer les bidons. Sans treuil et sans chaine il aurait fallu des hommes jeunes et forts. Mais...
En attendant, en plein été de guerre et de camions réquisitionnés, ils étaient là, à narguer à deux cents mètres du Pont. Rouler un bidon n’aurait pas dû poser un problème aux hardis navigateurs mais, cette fois-ci, le marais désert se serait rempli d’yeux et de complices éventuels : des dizaines de barques et de tonnes* aux canards attendaient un supplément indispensable de goudron. Dans un rayon des quelques kilomètres tout le pays était au courant, et les gendarmes, comme s’ils voulaient justifier leur non-départ au front, multipliaient les contrôles et les patrouilles dans cette zone de braconnage intensif. Une seule solution, se servir sans être vu, sans déplacer les bidons.
Vers quinze heures, sous le cagnard de cette fin d’août, pas un souffle de vent, deux indiens un seau dans chaque main se dirigent vers les bidons en suivant le canal. Henri fera le guet et Arnaud dévissera, il suffira ensuite de verser dans les seaux.
— Tu es certain que c’est mieux maintenant. Tu ne préfères pas attendre la nuit ?
— La nuit tous les bracos seront de sortie. C’est eux qui nous dénonceront.
— « … »
— À c’t’ heure ils font la sieste, y a pas meilleur moment.

Ces journées d’Août quatorze étaient étouffantes. L’air vibrait au-dessus des bidons métalliques. Nono n’eut pas à dévisser le bouchon fileté jusqu’au dernier tour, le goudron brûlant le projeta en l’air et inonda le garçon de la tête aux pieds. Criant de douleur, couvert de goudron collant, il se jeta dans la Ceinture envahie de lentilles d’eau. Pataugeant et hurlant il en sortit, monstre noir vêtu de vert. C’est alors qu’un cri plus fort le fit taire. À dix mètres d’eux, de derrière une haie, sortit en courant une jeune femme du village, éperdue de terreur. Oubliant dans sa fuite les vaches que, parait-il, elle serait venue rentrer à l’étable.

Cahin-caha, Henri ramena Nono au village où la mère Neveu mit des semaines à décoller le goudron avec du pain trempé dans du lait. Les voisins amusés et compatissants ne manquaient pas de venir prendre des nouvelles. Pendant qu’ils y étaient, ils passaient à la maison d’à coté se faire raconter l’histoire du monstre vert par la jeune femme qui l’avait vu de ses propres yeux. C’était un plaisir pour eux de lui faire répéter sa tragique apparition avec tous les détails.
— Et comme justement je passais par là, derrière la haie, pour aller chercher mes vaches….
— Et oui comme d’habitude
— Eh oui ma pauvre Josiane, depuis que ton mari est soldat c’est toi qui t’occupes des bêtes…
— Eh oui… euh bin oui…

À chaque fois, à ce point du récit, les voisins repartaient vaquer à leur ouvrage. Contents à chaque fois de ricaner entre eux :
— Rentrer ses vaches en plein soleil ! Pff ff !
— Oui, mais on m’a dit qu’elle se faisait aider…

Deux générations plus tard, « elle se fait aider » était devenu l’expression codée de plusieurs villages pour désigner d’un sourire entendu celles qui ne se trouvaient pas exactement où elles auraient dû être. Le malheur voulut que nombre de veuves n’eurent même pas la consolation de « se faire aider ». Elle connut un regain dans le pays au cours de l’autre guerre, celle où les prisonniers furent si nombreux. Le monde paysan est un conservatoire vivant de traditions. Certains KG et autres STO assurèrent avoir beaucoup aidé en Allemagne.

L’émotion et la douleur bloquèrent quelques jours Nono à la maison. Henri, un peu secoué, en profita pour accompagner Lucienne sur les routes dans ses voyages. Elle conduisait de mieux en mieux et décida d’utiliser un peu plus utilement Henri. Charger et décharger le camion justifiaient qu’on l’aide un peu, les trois autres femmes aideraient son père dans les vignes. Le problème de Nono était réglé en même temps car elle le prendrait aussi avec elle. Elle retrouva très vite tout le volume d’affaires de son mari et elle sut même l’amplifier. L’énorme client militaire remplissait les carnets Elle s’organisa, se réservant les rendez-vous et les discussions et convint qu’il était ridicule de ne pas confier le volant à Henri alors qu’il s’occupait de l’entretien du camion depuis des années et que Denis, depuis longtemps, lui en avait appris les rudiments. À Henri les chargements, et Nono, à elle les rendez-vous et les visites aux clients.
Les journaux étaient pleins de victoires de la Marne, les femmes retrouvaient le sourire, elles auraient leurs hommes à Noël. Nono retrouvait sa forme habituelle. L’heure était aux échasses : les échasses le matin, les échasses à midi, les échasses le soir et même la nuit, quand le père Neveu se leva pour pisser, s’entrava, tomba sur un broc en faïence, s’entailla une artère et se brisa le genou deux jours avant les vendanges. Il en resta infirme

La famille inventa une histoire de visite médicale, on y ajouta une lettre de quasi supplications aux sœurs de l’institution pour débiles afin qu’elles reprennent Nono. Lucienne n’en pouvait plus, les autres non plus. Un peu gênée par la mauvaise conscience, elle chargea Henri du transport. Il connaissait bien le chemin.

Quinze jours plus tard, les poches pleines de l’argent nécessaire à quelques courses, Henri laissa Nono aux mains d’une infirmière et le camion dans un coin de la cour. Tout se passa comme en rêve : il se dirigea vers le bureau des engagements sur la rive de la Garonne. Il longea les quais et put voir à les toucher les bateaux qu’il admirait de loin depuis l’enfance
— Tes papiers ?
— Je n’en ai pas.
Qui pouvait avoir des papiers au fond de la Gironde au début du siècle ?
— Quel âge as-tu ?
— Dix huit ans et demi.
— Ta date de naissance ?
— 22 juin 1896
— On est le 10 décembre, ça ne fait pas dix huit et demi.
— Oh pour 12 jours…

Le petit mensonge avait fait passer le gros. Il les avait grugés d’un an :
— Tu te rends à la gare, tu leur présentes ta feuille, on t’indiquera… »
Quelques semaines de classes du coté de Toulon et, enfin, en Avril il était sur l’eau. Dans une caisse en fer, au bruit d’enfer, dans les odeurs de pisse, celle des autres ou la sienne. Il y était, il était sur l’eau, mais pas marin. Simple bidasse recruté sans trop regarder pour une expédition voulue par un seul homme. On ne leur avait rien dit, mais chaque matin lui confirmait qu’ils allaient vers l’Est._ L’Orient._ Il ne lui restait rien depuis longtemps de l’argent des courses, mais il n’en avait pas trop mauvaise conscience. N’avait-il pas travaillé pendant des années pour rien, puis pour presque rien ?
Ce serait donc les Dardanelles…
L’information avait filtré dans la promiscuité du transport. Bien peu de ses compagnons auraient pu le dire, mais lui savait, il se fit connaître par ses dessins de cartes dans la poussière qui impressionnaient ses camarades. Certains se moquèrent, il s’énerva. Un adjudant en prit ombrage. Prévu pour attaquer la côte asiatique, son transport fit un détour par Lemnos. À quelques mètres du quai de Moudros on fit un pont de planches sur des barques ; l’affaire s’éternisait, l’adjudant en profita pour mettre Henri de corvée de docker. Une mule sur ce pont branlant, aisé pour elle, mais Henri trébucha, percuta le quai sur une caisse éclatée pleine d’objet tranchants : épaule démise et blessure ouverte au dessus du genou. Comme on débarquait une antenne médicale, le même matériel qui l’avait blessé servit à le réparer.
La gravité de ses blessures lui interdit de participer aux réjouissances de Kum Kale, juste en face, à quelques dizaines de kilomètres. Une boucherie inutile de trois jours qui vit un grand nombre de ses copains crever au soleil de cette fin d’avril, qui est si doux dans cette région. L’adjudant aussi n’en revint pas. Tout le corps réembarqua pour parfaire sa formation en Egypte et ne fit par le détour par Lemnos pour récupérer un blessé. Les ordres furent donnés pour renvoyer l’antenne médicale mais personne ne réclama Henri et un autre blessé qui, lui, avait glissé, un jour avant , sur une flaque d’huile dans une soute. Sa blessure virait dégueulasse, elle suppurait, elle puait si fort qu’approcher Henri devint impossible aux gens bien intentionnés qui le pansaient chaque matin. La distance conservée par l’entourage augmenta avec la chaleur, lui porter le repas du soir devint une punition. L’officier anglais qui dirigeait tout s’égara un soir dans la cour de l’infirmerie.
« What the fucking hell… » etc …etc en se pinçant le nez.
Henri se vit attribuer l’usage d’une maisonnette, petite et fraiche, à l’arrière, libre de toute surveillance. Il ne verrait jamais les Dardanelles. Pendant qu’il s’ennuyait à Moudros, ses copains débarquaient à l’embouchure du Scamandre. Les mitrailleuses turques ajoutèrent quelque animation. L’artillerie embarquée tirait un peu au hasard sans trop faire le tri. À grands coups de : « Les gars on y va », des paquets d’hommes gagnaient un espace sur les deux rives. Pendant ce temps, profitant du maigre abri des rives escarpées de la rivière, la troupe s’enfonçait de quelques centaines de mètres, puis de quelques kilomètres. On butta sur le village de Kum Kale qui fut pris, perdu, et repris encore dans les hurlements et les explosions. Des corps partout, des cris, des appels, des pleurs, des mourants, la fumée, les fusées éclairantes, le spectacle était permanent. Et Henri qui n’était pas là. ! La progression dans la plaine dégagée se heurtait à des canons sur une butte à l’Est. L’artillerie embarquée trop éloignée manquait de précision et personne n’osait plus la réclamer tant elle avait fait de dégâts parmi ses propres troupes. Pour faire taire les deux « 77 » allemands accrochés aux flancs de la butte on avait fait venir les deux « 75 ». Tir tendu contre tir tendu, on allait bien voir… On vit. L’officier artilleur responsable fut infoutu de commander les réglages : trop court, trop au sud, trop au nord, jamais dessus. Il l’aurait fait exprès que…Un lieutenant aux avant-postes prétendit avoir vu dans ses jumelles un vieux Turc à la crinière blanche juché sur son toit contemplant la bataille. Un orage dans la nuit remplit brusquement la rivière qui, dans sa colère, charria les cadavres des morts et noya des dizaines de blessés que l’on avait mis là, à l’abri.
Débarqué le 25, tout le monde fut rembarqué le 27 au soir. Cap sur l’Egypte, c’était la décision des anglais. Les troupes manquaient singulièrement d’entraînement, elles étaient loin d’avoir surclassé les Ottomans. Le destin avait voulu que l’adjudant sanctionneur y soit resté. Henri et sa blessure puante furent oubliés à Lemnos. Un de ses meilleurs souvenirs sera d’avoir été lavé par des femmes pas du tout gênées par son odeur. Il se rappellera leurs rires et leurs frictions aux fleurs qui, selon lui, accéléraient sa cicatrisation et apaisaient la douleur de son épaule.
Fin Mai, le bras encore en écharpe, (on ne sait jamais, un regard malveillant pouvait le trouver vaillant), appuyé sur une canne, il commençait à claudiquer autour du cantonnement. Peu ou pas de surveillance, il s’enfonçait chaque jour un peu plus dans l’île, jusqu’à un lac, le lac Limni chose, et un autre lac, le lac Limni truc. L’autre blessé l’accompagnait. Quelle ne fut pas leur surprise quand ils découvrirent l’étendue entre les deux lacs couverte de crapauds !
Dans leurs promenades ils retrouvaient les femmes qui l’avaient lavé. Ils les approchaient sans les effrayer, elles le connaissaient de haut en bas. Vadrouillant dans la campagne, ils en revenaient avec un ou deux lapins pris au collet. Ils les offraient aux femmes qui les gardaient à dîner. Du fromage grec, des olives et l’ombre des oliviers ; l’été fut paisible, les ballades et les siestes entrecoupées par la pose des collets.
Un jour un lapin plus fort ou plus agile leur échappa dans un trou. Une pierre saisie en libérant une autre, un trou s’offrit à leurs yeux sur une pente rocheuse. Le désœuvrement est source de grands travaux. Ils revinrent tous les jours explorer leur « gouffre ». Des bribes de murs partant dans tous les sens les intriguèrent et les retinrent jusqu’à la fin de leur retraite forcée. Le sol jonché de terres cuites brisées semblait n’avoir pas été foulé depuis très longtemps. Des poteries, des morceaux de marbre heurtaient leurs godillots. Ils trouvèrent au milieu des débris une poterie hideuse, la surface lacérée de grands traits géométriques. Les olives passèrent de la serviette à ce récipient. Quand ils avaient épuisé leur réserve, une paysanne ou l’autre le remplissait jusqu’à la prochaine fois. Un soir on leur offrit une vannerie plus pratique et plus légère. La poterie fut ramenée à la chambre d’Henri, sur la petite table. Une visite, un autre soir, y mit des fleurs. Les fleurs fanées, on y mit autre chose. Cet objet, sans beauté à ses yeux, ne méritait pas la colère et les punitions qu’il provoqua. Un big chief anglais en mal de jugulaire vint faire, en novembre, une inspection surprise.
« Where are those bloody frenchies…? » ET « every things of that…»

Visite de la « chamber », confiscation du vase et le mitard dès que ces « messieurs les Français » seront revenus à leur poste!
Au garde-à-vous devant l’officier :
— Où avez-vous trouvé cette « chose ? »
Nos deux gars se regardent, pas un ne peut imaginer de quoi parle cet officier.
Ils doivent jouer parfaitement l’incompréhension car l’officier se lève, ouvre un coffre et tend le vase sous le nez des deux punis.
Dans un mouvement parfaitement synchrone, les deux lascars poussent un « ouf » de soulagement et arborent un large sourire.
— Ah le machin en tuile ?
— Yes, le machin : où quoi est-ce que vous… ?La rage et la colère étouffent le big chief.
— Euh, eh bin par là…sur la route, on peut vous montrer.
— All right, on verra ça demain, en attendant « au trou » comme disent les Français … !

Pour son malheur l’officier ne s’abaissa pas à donner des ordres pour qu’on donne à manger à nos deux bagnards. Ils en conçurent une grande rancune :
— Puisque c’est ça, on va le balader dans les marais entre les lacs, un jour là, un autre jour ailleurs, on va le faire bouffer par les moustiques.
Tout ça pour un méchant vase...

Il fallut que la France se souvienne de ses deux héros pour les faire sortir de prison. Henri revint en France pour Noël. Il n’avait pas vu l’Hellespont ni les Pyramides comme certains de ses camarades. Ne pouvant supporter l’âcre piquette grecque, il était parmi les rares bidasses qui ne marchaient pas au vin rouge dopé servi avant l’assaut. Des courses en avant et des courses en arrière, il en eut tout son saoul, courant entre les balles. Un gendarme militaire lui apprit qu’il était l’un des plus jeunes sur le théâtre des opérations de Verdun. Il y fut encore blessé ; assez sérieusement pour être renvoyé à Angoulême. Il y gagna l’animosité d’une bonne sœur qui ne supportait pas qu’il se promenât tout nu en allant et revenant de la douche :
— Les filles de Lemnos étaient bien moins prudes que vous…
Il est des adjudants chez les aigries. Elle lui réserva une vengeance à son retour de permission de convalescence. D’Angoulême, il était rentré en Gironde pour trois semaines. Dans le bel uniforme, il avait fait forte impression, plus fort, plus mûr, à des femmes qui n’avaient que le père Neveu, infirme, pour seul homme. Il parla, il raconta, il inventa peut-être, mais les crapauds quand même, les crapauds…« Des drôles de pays tout de même». Les femmes frissonnaient. Il ne s’étendit pas sur les obus et les ventres ouverts : au début de l’année 17, déjà, les poilus gardaient ce silence fermé. En parler c’était y penser. Et ils étaient là pour s’étourdir. De retour à Angoulême, son train ayant pris du retard, il courut pour rentrer à l’hôpital militaire. La bonne sœur le signala, il fut menacé de conseil de guerre pour désertion. Il repartit au front en changeant d’unité. Il termina les deux années de guerre dans un bataillon disciplinaire.
Noël dix-huit le vit revenir pour de bon. La maisonnette de son père était la sienne. De plus en plus souvent il évitait de venir prendre ses repas à la table commune. Il repartait au pont de la Petite Ceinture et là, on ne sait plus. Peut-être tournait-il le dos au marais ?



Donatien Furtif

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Cavaillons : Tirer les cavaillons, dégager la terre et l’herbe au pied du cep. Le travail se fait à la bêche mais impose trop souvent de se baisser pour arracher jusqu’aux racines les touffes d’herbe

Gerbaude : Grosse bouffe de fin de vendanges.

Taupat : garçon brun de peau ou de cheveux

Tonne : la chasse à la tonne, sorte de tonneau couché à demi enterré muni d’une ouverture pour l’accès et le tir, utilisé dans le marais pour la chasse au gibier migrateur Le même tonneau de section ovale légèrement tronconique servait au transport de la bouillie bordelaise, il était perdu pour la chasse.

Vime* nom masc. tige d'osier fendu en long (salix viminalis) ; pour attacher les sarments de vigne, par exemple et les rameaux sur le fil de fer…Nouveauté de la fin du XIXè.
Photo : Kiji, Russie par Toche

Ce blog se propose de publier en ligne des nouvelles et d'autres textes courts inédits. Pour proposer un texte, l'envoyer au format word à : l.noel03@laposte.net (10 pages maxi). Ils restent la propriété exclusive de leurs auteurs.

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